Comme nous l'avons vu, les bateaux-phares étaient parfois entraînés par les tempêtes ou les glaces, et la vie à bord, toujours soumise au mouvement désagréable ou violent d'un petit vaisseau à l'ancre dans des zones exposées, pouvait être extrêmement pénible pour les équipages qui passaient souvent de longues périodes sans relève. Au début de la seconde guerre mondiale, les bateaux-phares les plus éloignés, susceptibles de constituer un objectif en cas d'intervention de l'ennemi, furent rappelés afin de servir de stationnaires à l'entrée des ports militaires où l'on devait former des barrages anti-sous-marins. Une fois la guerre terminée, le ministère fit un examen critique des principes sur lesquels se fondait l'utilisation des bateaux-phares, et c'est ainsi qu'en 1953, le Gros-Cap, bateau-phare stationné à l'extrémité orientale du lac Supérieur, fut remplacé par une structure en béton armé, qui a la forme d'une jetée classique, avec un « nez de glace » à contre-fil de l'eau, surmontée d'un petit bâtiment qui fait songer au kiosque de barre d'un navire des Grands Lacs; de fait, vu d'un certain angle dans une semi-clarté, le Gros-Cap ressemble étrangement à un bateau, à peine plus gros que le chalutier converti qui portait le phare, mais entièrement dans la ligne des cargos qui défilent constamment sur nos voies d'eau intérieures. Le nombre d'hommes requis pour le fonctionnement de cette station est bien inférieur à celui de l'équipage d'un bateau-phare.
Qu'ils constituent des aides à la navigation ou servent à d'autres fins comme la défense ou l'exploitation du pétrole, les pylônes au large des côtes sont devenus de plus en plus nombreux depuis l'époque de la guerre. Leur construction avait déjà fait l'objet de beaucoup d'améliorations lorsqu'en 1956, une structure d'un genre nouveau fut aménagée dans un endroit exposé, afin de remplacer le bateau-phare White Island dans la partie inférieure du Saint-Laurent. Bien que la tour du Gros-Cap soit relativement petite, une île de béton du même genre, proportionnée toutefois pour répondre aux conditions du golfe du Saint-Laurent, aurait été lourde et coûteuse, et son installation à la position recherchée aurait été presque impossible. Les structures minces, d'autre part, telles que les installations à tubes d'acier des puits de pétrole en mer, ne peuvent résister aux pressions énormes des glaces. À ce problème, il fallait donc une autre solution.

Le phare du Gros-Cap à l'extrémité est du lac Supérieur. C'est un ouvrage en béton, construit en 1953.
La réponse à cette difficulté est illustrée par la White Island, structure mise au point et employée seulement au Canada. Cette tour a la forme d'un cône renversé. Ces deux cônes forment une tour à étranglement, que couronne une plate-forme circulaire, celle-ci possédant un phare comme dans le cas des stations classiques.

Le phare de Sandheads, sur pieux d'acier, qui a remplacé l'ancien bateau-feu à l'embouchure du Fraser.
Ce genre de structure, qui ressemble véritablement à une bobine, a la stabilité d'une jetée, tout en offrant le minimum de surface à la glace. Le cône inférieur, avec son inclinaison en recul devant les glaces à la dérive, aide à briser l'embâcle, tandis que le cône supérieur, en étendant son périmètre au-dessus de l'eau, défléchit l'action des vagues.
La station du White Island eut un grand succès; le corps principal de la structure ayant été construit dans un chantier maritime avant d'être remorqué et enfoncé en place, le coût a été comparable, grosse modo, à celui d'un bateau-phare. La dernière version de cette structure, la station du Prince Shoal, qui a été crée en 1963, a un feu à 100 pieds au-dessus de l'eau, à marée basse. Cette station a une chaloupe à moteur qui est hissée ou abaissée au moyen d'une grue, et peut recevoir un hélicoptère sur sa plate-forme. La superstructure renferme la chambre des machines, la salle du radiophare, quatre chambres à coucher, une salle à séjour, une cuisine et une salle à manger. Voilà certes une installation qui contraste avec le vieux Manicouagan, dont l'existence n'est guère lointaine et où le capitaine Connell était isolé six mois de l'année. Alors qu'il ruminait ses plans sous les oscillations d'une lampe à pétrole dans une cabine étriquée du vieux vaisseau, se demandant combien de temps il oserait rester sur place, Connell prit en faveur de marins naufragés une décision d'intervention courageuse qui se situe dans la plus belle tradition du service des phares; la seule qualité que le temps et les techniques modernes ne changeront jamais est l'esprit de dévouement qui anime tout le personnel chargé de l'entretien des amers.