L'histoire de notre pays, tout au moins à ses origines, est un peu celle de la navigation. Il n'y a rien d'étonnant à cela si on songe à l'océan qui sépare l'Ancien Monde de Nouveau. Soit accident, soit volonté réfléchie, les anciens Vikings ont abordé notre littoral. La chose, tout au moins, paraît à peu près certaine. Il est à peu près sur, aussi, qu'au Moyen-Âge, des patrons de bateaux de pêche, plus entreprenants que d'autres, ont pu à leur tour s'éloigner des pêcheries de la mer du Nord ou du seuil continental de l'Europe, et, poussant vers l'Ouest, gagner les eaux terre-neuviennes dès avant 1497. C'est cette année-là que Jean Cabot, parti de Bristol, avait rallié Terre-Neuve en recherchant la route la plus courte vers l'Orient. Les hommes du Moyen-Âge attachaient en effet un intérêt tout particulier aux richesses de l'Orient, et plus exactement au commerce des épices, peu abondantes, il est vrai, mais riche, auprès des cours ou des monastères, où des viandes- denrée relativement rare à cette époque--- en satisfaisant à la fois au goût peu raffiné de leurs maîtres et aux exigences de l'hygiène. Quant à la vaste majorité de leurs contemporains ils se passaient le plus souvent de viande, épicée ou pas, pendant les longues nuits de l'hiver septentrional. Cabot ne fut vraisemblablement pas le seul à rallier les côtes de Terre-Neuve et, de toute manière, il ne parvient pas à découvrir la route de l'Orient. Il ignorait qu'un continent tout entier séparait l'Europe de l'Asie. Et pourtant--- par hasard--- il découvrit en cette circonstance les grands lieux de pêche grâce auxquels il serait possible, sans l'apport des épices, de nourrir le monde entier pendant des siècles et des siècles à venir. Les secrets de Terre-Neuve n'avaient été jusque-là percés que par quelques rares capitaines, plus hardis que d'autres. Désormais connus de tous, ils constitueraient le fondement d'un commerce fort actif. Les hommes de l'époque ne connaissaient guère de denrée alimentaire plus sûre et plus nutritive et mieux que la morue salée. Celle-ci saurait les protéger, en quelque sorte, contre les vagues successives de disette dont une agriculture encore primitive protégeait mal l'humanité.
C'est ainsi que marins de tous pays, opposant leur courant aux périls de la Mer Occidentale, allaient chercher le poisson sur les Bancs récemment découverts : surtout Français, Anglais, Portugais ou Espagnols. Embarqués dans leurs coquilles de noix ils se bousculaient les uns les autres, tout à cette concurrence parfois féroce. Chose bizarre, pourtant, ce qui allait perturber le plus profondément l'organisation de leurs campagnes, ce fut, non pas la morue, mais le sel. On pouvait en effet écouter la morue sous deux formes. La morue dite verte, salée à bord, allait aux fortes ménagères de l'Europe du Nord, l'autre, dite séchée,--- cette opération se faisait soit à Terre-Neuve, soit au port de débarquement- étant destinée aux climats plus chauds du bassin méditerranéen. Ces pêcheurs, partis de la côte ouest de l'Angleterre, des villages bretons ou des ports sablonneux de la péninsule ibérique, venaient faire campagne tous les étés au large de Terre-Neuve. Ils y hivernaient rarement. Les Portugais et, dans une mesure moindre, les Français originaires de pays aux étés ensoleillés, tiraient facilement tout le sel qu'il leur fallait de leurs marais salants. Il leur était même possible de préparer chez eux la morue verte pour les marchés méridionaux. Sans doute celle-ci ne valait pas celle de Terre-Neuve, mais elle n'en satisfaisait pas moins les demandes de l'époque. Par contre les patrons anglais, venus de cieux aussi gris alors qu'ils le sont aujourd'hui, à la fois incapables de fabriquer du sel en quantités suffisantes et de sécher leurs prises, préférèrent établir des bases à demi permanentes dans les ports terre-neuviennes munis de chauffours qu'on y trouve encore aujourd'hui. Ils achetaient leur sel à l'étranger ou des Portugais.
Premiers des tous ces exploitants rivaux des ressources du Canada les Portugais allaient connaître des revers sur le plan international du fait des pressions exercées sur eux par les Espagnols. Ceux-ci à leur tour et avec les Portugais, eurent plus tard à souffrir de la destruction de l'Invincible Armada par les Anglais, secondés, en la circonstance, par ces grands ennemis des lourds bâtiments à voile : le scorbut, les côtes sous le vent et la tempête. Il en résulta que les Portugais jugèrent préférable de se cantonner dans leur pré carré ne se souciant plus guère que de faire marcher la pêche pour satisfaire, sans plus aux besoins de leur population. C'est là, d'ailleurs, l'origine des rapports sympathiques et satisfaisants qu'ils n'ont cessé depuis lors d'entretenir avec nous.
Anglais et Français, cependant, appuyés par les cours les plus puissantes d'Europe, semaient dans ces régions les graines de la discorde qui allaient déchirer le monde ancien aussi profondément que l'on fait aujourd'hui dictateurs ou communistes. Les Anglais suivaient en cela la destinée de leur puissance maritime qui allait dominer le monde pendant plus de deux siècles. Quant aux Français, ils s'étaient mis au service des ambitions des Bourbons.