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USQUE AD MARE
Historique de la Garde côtière canadienne et des Services de la Marine
par Thomas E. Appleton

La perte du Simcoe

1917 fut une année tragique. 11,000 soldats canadiens avaient péri en avril sur la crête de Vimy. En octobre et novembre de la même année 16,000 de leurs camarades échangeaient à leur tour leur existence pour deux milles carrés de boue à Paschendaele. Le 6 décembre, à la suite de l'abordage de deux cargos dans le port d'Halifax, l'explosion des munitions que contenait l'un des navires ravagea la ville; 1,630 personnes périrent, des milliers d'autres furent blessées. Sous le coup des mauvaises nouvelles du front, encore affligé de ces deuils qui frappaient toutes les parties de notre pays, sous le coup aussi des désastres qui avaient eu pur théâtre son propre territoire, le Canada ne prêta qu'une attention distraite à un autre événement qui allait marquer d'une façon terrible cette année douloureuse, le pire désastre qu'aient enregistré les annales de la Marine et des Pêcheries.

Photo: Le CGS Simcoe

Le CGS Simcoe

En 1917, le Simcoe s'est perdu cops et bien en passant des Grands Lacs supérieur à la baie de Fundy pour relever le CGS Dollard.

Le lendemain même de l'explosion d'Halifax le sans-filiste des Meuls, aux Îles-de-la-Madeleine, captait un message urgent du ravitailleur de phares Simcoe.

« SOS EN PERDITION QUELQUES MILLES AU SO ILES DE LA MADELAINE POSITION EXACTE IMPOSSIBLE A DETERMINER A PEU PRES DIX MILLES SO DES ILES DE LA MADE-LEINE LES CANOTS SONT A LA MER PAR GROSSE MER SOS. »

Le message avait été reçu à 20h30 le 7 décembre 1917. À partir de ce moment-là on ne reçut plus la moindre nouvelle du Simcoe, perdu corps et bien avec les 44 hommes à son bord. Le récit de ce naufrage, fragmentaire et dont, du reste les détails restent encore inconnus, sont assez caractéristiques de la navigation de cette époque. Le vapeur Seal et un patrouilleur naval voulurent se porter au secours du Simcoe, mais ils étaient encore très éloignés de la position supposée et incapables de marcher vite sur une mer déchaînée. Bien que prévenus par les stations-radio des Meuls et de Fame Point, il fut impossible aux habitants des petits ports de la région d'esquisser le moindre geste pour secourir les naufragés. Leurs petits bateaux auraient en effet été incapables de prendre la mer dans le vent qui poussait en rafales une neige aveuglante. L'Aranmore appareilla malgré tout de Pictou le lendemain matin, dès réception du message, mais il eut beau fouiller la mer jusqu'au 11, il ne trouva rien et renonça.

Le Simcoe était un vapeur à deux hélices, long de 180 pieds. Il n'avait alors que huit ans. Déjà il avait franchi sans incident l'Atlantique depuis Wallsendon-Tyne où il avait été construit. Son port d'attache était normalement Parry Sound. Premier navire du ministère à être affecté exclusivement au service des Grands Lac il servait, avec le Lambton, également entré en service en 1909, au ravitaillement des phares ou à l'entretien des bouées en amont de Montréal. Or, pendant la campagne de 1917, on s'était rendu compte que la machine du Dollard n'était pas suffisamment puissante pour qu'il puisse continuer à naviguer en toute sécurité dans les eaux agitées de la baie de Fundy. C'est pourquoi le Simcoe avait été transféré à l'Agence de Saint-Jean (N.-B.). C'est en gagnant son poste qu'il se perdit. Le capitaine W. J., Dalton et le chef mécanicien W. J. Pitt, partis eux-mêmes de cet endroit, avaient été chercher leur bateau sur les Grands Lacs, s'arrêtant pendant quelques semaine à Québec pour y travailler en route. Puis, on l'avait provisoirement affecté au service du Bas du Golfe avant de le dépêcher vers son nouveau poste. Au moment du naufrage il venait de quitter Saint-Jean avec une cargaison de charbon et du ravitaillement pour le Rocher-aux-Oiseaux. Sa cargaison débarquée, il était reparti relever les bouées des Îles-de-la-Madeleine. On pense qu'il en avait déjà embarqué le soir du 7. Le capitaine Dalton était un officier plein d'expérience qui avait déjà commandé le Lansdowne et l'Aberdeen au cours de missions analogues.

Photo: Le CGS Dollard

Le CGS Dollard

Le baliseur est ici à Saint-Jean (N.-B.).

Il n'est pas sans intérêt, à un demi-siècle de distance, de savoir la suite des événements et de songer à ce qui se passerait aujourd'hui en pareilles circonstances. En 1917, les équipages des navires de l'État ne bénéficiaient d'aucune prestation de décès, d'aucune loi sur les accidents de travail. Ils ne jouissaient pas d'avantage d'une retraite. En l'occurrence, le Parlement fut prié de voter des crédits à l'intention des personnes à la charge des victimes. Un procès verbal du Conseil du Trésor du 6 juillet 1918 autorisait à cet égard le versement de prestations « de commisération ». Celles-ci prenaient la forme de versements forfaitaires : $2,000 pour le capitaine et les officiers, $1,500 pour les officiers-mariniers, $1,000 pour les matelots ou assimilés. Si on songe que les matelots gagnaient alors un peu moins de $40 par semaine, et les capitaines à peine $150 on se rendra compte que ces sommes correspondaient à un ou deux ans de solde. Là où il y avait des enfants ces prestations furent divisées en plusieurs parts. Dans un cas en particulier où on croyait savoir quel bénéficiaire risquait de gaspiller la sienne aux dépens des autres membres de la famille, on institua un conseil de fiducie formé des conseillers municipaux de sa localité.

Ces chiffres peuvent paraître modestes pour notre époque, mais ils n'en étaient pas moins assez raisonnables à la lumière des circonstances de l'époque, voire véritablement extraordinaires par rapport à ce qu'auraient reçu de simples marins du commerce, c'est-à-dire, le plus souvent, absolument rien. Il ne reste que l'indemnité fut longue à venir et versée avec un grand luxe de complications. Pendant les sept mois séparant la décision du paiement, le ministère devait recevoir des douzaines de missives angoissées des parents des victimes ou de leurs représentants. Une mère écrivait qu'elle avait perdu trois fils à la guerre et un autre à la mer.

Aujourd'hui, en pareille circonstance, des prestations de décès relativement importantes seraient payées dans les huit jours, suivies de près par des prestations dites « aux accidentés du travail », celles-ci allant à la fois à la veuve et aux enfants. Dans certains cas elles seraient payées la vie durant. Quant à la retraite, elle serait calculée en fonction des cotisations versées à la caisse. Même là où certaines difficultés administratives pourraient retarder ou gêner le versement de ces indemnités il serait néanmoins possible, grâce à certaines dispositions, de verser des arbres à cet égard.

Par trois fois de menus événements vinrent rappeler le souvenir du malheureux Simcoe. En février 1922, le Lady Laurier ramenait une bouée de sauvetage à son nom, retrouvée sur une plage de l'Île au Sable. Le mois suivant des pêcheurs madelinots faisaient savoir qu'ils avaient l'épave du Simcoe par temps calme, au large de l'Old Harry Point, mais ce rapport ne fut jamais confirmé. Enfin, en octobre de la même année on retrouva près de Pictou une bouteille contenant un message d'adieu, supposé être du Simcoe. Mais le nom «C. H. MacDonald, d'Écosse » dont il était signé ne figurant pas aux contrôles de l'équipage on doit en conclure qu'il s'agissait là d'une cruelle plaisanterie.

Quant au Dollard, à part d'un séjour d'une saison à Parry en 1918, il devait continuer à bien servir le poste de la baie de Fundy jusqu'à sa vente en 1961.