À la suite de l'oeuvre accomplie par Dorothea Dix, l'intérêt public alla croissant pour les recherches et sauvetages en mer ce qui eut pour conséquence l'installation d'une chaîne d'embarcations de sauvetage basées sur le rivage depuis les provinces atlantiques jusqu'aux Grands Lacs. Avant d'en décrire la renaissance pleine d'intérêt, il faut parler du service de pigeons voyageurs, aspect curieux de la longue lutte menée pour sauver les navires et les hommes de l'appétit insatiable de l'Île au Sable.
À notre époque de communications instantanées, la première réaction est de considérer le service des pigeons avec un sérieux moindre que l'intention qui présida à l'entreprise. Il est de fait qu'au XIXe siècle, bien des nations ont poussé loin des expériences réalisées à l'aide de pigeons voyageurs, les militaires n'étant pas en cela les derniers. L'envoi d'un pigeon voyageur à partir du lieu d'un sinistre, pour autant que lui fit défaut la certitude propre aux télécommunications modernes, n'en encourageait pas moins l'espoir.
Au début du XIXe siècle, le Major Général Donald Roderick Cameron, alors commandant du Collège militaire royal de Kingston, écrivit un article intitulé « Les pigeons voyageurs, question nationale » dans lequel il faisait le tour du problème avec force détails, voyant venir le jour où l'on pourrait attendre d'un service international de pigeons voyageurs, sinon la régularité du courrier aérien moderne, du moins certains usages dont nous avons ainsi pris l'habitude. Le général Cameron avait épousé la fille de sir Charles Tupper et son beau-frère, sir Charles Hibbert Tupper, était ministre de la Marine et des Pêcheries lorsque le général préconisa l'adoption de mesures générales touchant les pigeons. Ce qui allait assez de soi, l'aspect marine de la question ne fut aucunement négligée. Dans ces circonstances, lorsqu'un projet fut remis conjointement à l'agent maritime d'Halifax et aux officiers de transmission du Génie royal à la Citadelle, on consacra à son exécution plus d'enthousiasme qu'il n'était habituel.
« Un colombier a été préparé dans le magasin Sud de l'entrepôt maritime, conformément aux prescriptions détaillées envoyées par le général Cameron. Il est divisé en deux compartiments, l'un pour les oiseaux en liberté et l'autre pour ceux qui doivent rester enfermés. »
Quelque deux douzaines d'oiseaux furent importés de Liverpool en Angleterre où les amateurs étaient particulièrement nombreux parmi les ouvriers de ces régions. Les certificats de ce nouveau vol étaient impressionnants. Ils commençaient ainsi :
« No. 1, Red Chequer, jeune oiseau, M. Cottless No. 11, né de la mère No. 5 ci-dessous qui a volé depuis Card (138 milles) lors des concours de jeunes oiseaux organisés en 1889 par le Club colombophile de Londres, et d'un splendide mâle moucheté perdu à Marson (95 milles) la semaine dernière... »
À une longue liste d'oiseaux soigneusement établie suivant leur réputation, un cadeau de six oiseaux du meilleur élevage beige donnés par le Comte de Bury de Saint-Jean (N.-B.), vint ajouter un certain flair continental à la résistance incontestable de la souche nordique :
« Comme ici aucun des employés du ministère n'avait de connaissances particulières sur la façon de soigner et de dresser les pigeons voyageurs, le 16 août, on a eu recours aux services de M. Downs, le naturaliste compétent bien connu. »
S'étant assuré des services de cet homme du métier qui recevait pour cela 100 dollars par an, on put songer à une autre tâche aussi importante mais plus terre à terre. C'est M. Neal, le garde-magasin de la Marine et des Pêcheries, qui fut chargé du nettoyage du colombier.
M. Downs, l'éminent naturaliste, agissant au nom de l'agent de la Marine, M. Johnston, fit le rapport suivant au ministère le 12 janvier 1891 :
« Je me rends deux ou trois fois par semaine au poste. J'y effectue les examens nécessaires et me renseigne sur la nourriture qu'on donne aux oiseaux, la façon dont ils sont tenus, etc... J'ai grand plaisir à témoigner que M. Neal et son adjoint apportent tout le soin voulu à leurs fonctions. »
Le colonel Goldie, adjudant-général adjoint, et le major Waldron de l'Artillerie royale ainsi que le capitaine Dopping-Hepenstal du Génie royal :
« ... ont pris grand intérêt à la question des pigeons voyageurs, espérant les utiliser pour communiquer avec les postes d'observation des phares dans les îles et sur le continent, problème qui présente beaucoup de difficultés à l'heure actuelle et qui est d'une grande importance pour le temps de guerre. »
Ainsi encouragée et munie d'un programme d'instruction réglementaire, l'unité se mit sérieusement au travail. Malheureusement, il y eut une grosse mortalité parmi les pigeons. Beaucoup ne rentraient pas d'opération et il y en avait peu qui fussent capables d'effectuer le vol pénible à destination de l'Île au Sable.
Préoccupé par la question, le général Cameron, en réponse à un télégramme du ministre, se rendit à Halifax en août 1891. La situation était inquiétante.
« Si certains résultats peu satisfaisants peuvent être attribués à un manque de soins judicieux, je crois qu'ils sont dus surtout au fait que M. Downs, qui en a officiellement la charge et qui est le seul à être rémunéré pour la garde du colombier, malgré le désir qu'il a de parvenir à des résultats, malgré sa grande expérience et l'intérêt qu'il porte à tout ce qui touche à l'histoire naturelle, n'est pas en mesure physiquement, à l'âge qu'il a de faire le nécessaire. Pour ces raisons, je propose que M. Downs soit relevé de la charge du colombier et que l'entière direction soit transférée au garde-magasin Neal dont on devrait augmenter la solde, disons de un dollar par semaine. »
En dépit de cette mesure hardie d'ordre économique, si les choses s'améliorèrent un moment, le pire était à venir. On ne pouvait amener les oiseaux à accomplir le trajet de l'Île au Sable conformément au plan prévu et, devant ces difficultés, le colombier fut transféré de l'entrepôt maritime à la citadelle et placé sous commandement militaire. On dut à regret se départir de l'aide de M. Neal dont les fonctions furent reprises par le sergent Mulholland aidé du soldat Weaver. Par suite du déplacement du capitaine Dopping-Hepenstal, la direction en fut confiée au capitaine Mills du Génie royal, directeur des Transmissions.
On reprit l'entraînement en mer. À bord du navire de l'État Newfield, le sergent Mulholland et le soldat Weaver accompagnés du soldat Tansey dont le rôle n'est pas précisé, passèrent des jours à bourlinguer entre Halifax et l'Île au Sable. Leurs seules constatations furent que :
« ... les oiseaux paraissaient déviés de leur vol et très inquiétés par les goélands qui s'élevaient jusqu'à eux et les encerclaient. »
C'était très fâcheux parce que :
« Les conditions météorologiques étaient des plus favorables et pourtant les oiseaux se comportaient très mal et flânaient autour de l'île pendant des heures. Deux heures après leur lâcher, on en comptait six qui restaient perchés sur un bâtiment et le lendemain à 14 heures, on en surprit un dans le gréement du Newfield. »
Un oiseau en particulier, le H 190, fut l'objet de grosses préoccupations. Il rentra au colombier :
« ... le mardi 24 de ce mois, 22 jours après son lâcher. »
On se demande si l'hérédité du Lancashire avait pâti de l'influence belge. En tout cas, il ne faisait pas de doute que les difficultés étaient énormes.
À la suite de ces événements, malgré un ultime effort tenté par le capitaine Kent qui avait succédé au capitaine Mills et qui transféra le centre d'opération dans une base toute nouvelle à Canso, la suppression du service de pigeons voyageurs ne fut plus qu'une question de temps. Elle devint effective en octobre 1895.