Nous avons vu comment Cabot avait révélé au monde les ressources alimentaires, si importante pour les hommes de son époque, des pêcheries de l'Atlantique. Nous avons vu aussi comment l'Angleterre et la France --- et leurs colons en Amérique septentrionale--- purent à la fois entretenir un commerce actif et alimenter leurs propres établissements. Mais ces deux pays s'étaient à peine libérés des contraintes que leur avaient imposées les guerres qu'ils s'étaient livrées, que la révolution américaine vint compliquer une activité qui touchait de si près les intérêts du Canada naissant.
Bien que la Guerre de l'Indépendance américaine eût empoisonné pour un temps les rapports entre l'Angleterre et l'Amérique, Insurgents et Loyalistes, il n'en était pas moins reconnu aux anciennes colonies, aux termes du traité de paix, le droit de pratiquer la pêche sur les Bancs de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent, comme autrefois. Par contre, s'il était permis aux Américains de venir sur leurs robustes petites goélettes--- précurseurs des grandes flottes de pêche de l'avenir --- pêcher dans ces eaux, il ne leur était pas permis d'atterrir à Terre-Neuve pour saler ou sécher leur prise. Ils y étaient d'autre part autorisés dans d'autres parties de l'Amérique du Nord britannique, à condition de ne pas pénétrer dans les ports habités. Autrement dit, ils conservaient leurs anciens privilèges, sous réserve de certaines restrictions quant aux conditions et aux lieux.
La guerre de 1812 mit fin à cet accord à l'amiable. La paix revenue on se demanda s'il y avait lieu de la renouveler. Les anciens droits n'étaient-ils pas devenus caducs? D'où une série d'incidents. On vit par exemple des goélettes américaines priées de s'éloigner des côtes de la Nouvelle-Écosse, voire saisies et retenues. Après quelques années d'incertitude, une convention, intervenue en 1818, rendit aux Américains le droit de pêcher dans le Golfe ou les eaux terre-neuviennes ou néo-écossaises, de pénétrer dans les ports, havres ou baies pour s'y mettre à l'abri ou réparer des avaries, ou encore pour s'y ravitailler en vivres ou en eau potable. Ils furent même autorisés, pour la première fois, à sécher ou à saler leurs prises dans certaines régions non peuplées de Terre-Neuve ou du Labrador. Bref, ils renonçait à certains de leurs droits relativement à la pêche côtière en retour d'une amélioration de leur situation quant à certaines facilités de séchage ou de salaison et du droit de pratiquer en toute liberté la pêche hauturière sur les Grands Bancs. On a peine à comprendre aujourd'hui la violence des réactions suscitées au siècle dernier par les malentendus et les erreurs nées de l'application des traités de pêche avec les États-Unis--- pour ne pas parler de leur non-observation. C'est qu'à cette époque les provinces Maritimes étaient beaucoup plus tributaires de la pêche qu'elles le sont aujourd'hui et que les sentiments d'hostilité à l'endroit des États-Unis avaient survécu longtemps à la guerre. Les établissements de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des États de la Nouvelle-Angleterre commerçaient entre eux depuis des générations, avec tout ce que cela suppose de difficultés dans les rapports familiaux... Ajoutons que la population du littoral de l'est des États-Unis était alors en rapide augmentation, phénomène qu'accompagnait une augmentation également sensible de sa marine marchande. En somme, la situation n'était pas alors tellement différente de ce qu'elle peut être aujourd'hui si on songe à la présence au large de nos côtes de flottes de chalutiers étrangers qui bien qu'elles restent dans les eaux internationales n'en sont pas moins une source de préoccupations. Ce qui compliquait les choses c'est qu'il n'y avait, à cette époque lointaine, presque pas moyen d'accorder aux questions de conservation l'importance qu'elles méritaient sur le plan international. Tous les accords relatifs à la pèche devaient se traiter par l'entremise d'ambassades ou de ministères, méthodes singulière et lente par laquelle les parties intéressées « avaient l'honneur » de formuler leurs observations en des factums interminables et admirablement calligraphiés.

Pierre Fortin, médecin et juge de paix, 1823-1888
« Le Roi du Golfe »
On assistait du reste à l'apparition de ce qu'on a appelé la « diplomatie des canonnières ». Jusqu'à l'époque de la Guerre de Sécession, l'Angleterre entretenait une forte escadre de navires de ligne --- plus d'une vingtaine --- dans les eaux de l'Amérique du Nord ou de la mer des Antilles. Ces navires, dont la base était parfois Halifax, avaient notamment pour mission la protection de la pêche dans les eaux canadiennes ou terre-neuviennes. C'était là des missions pour lesquelles ils n'avaient pas été conçus et pour lesquelles ils étaient peu appropriés, à la fois techniquement et politiquement. Vers le milieu du siècle les violations de nos eaux, au large de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et du Bas-Canada étaient devenues si nombreuses que les gouvernements de ces provinces prirent l'initiative d'armer, pour la patrouille, des goélettes rapides. Il s'agissait d'ailleurs de goélettes nolisées, capables de se déplacer au milieu des flottes de pêche avec une liberté analogue à celle dont jouissent actuellement les voitures maquillées qui font la police de la circulation. Au demeurant, leurs équipages connaissent parfaitement les techniques de la pêche. Armée d'un unique canon de neuf livres --- ou à l'occasion de quelques armes portatives --- ils constituaient une excellente solution au problème. Sans doute leurs interventions suscitaient-elles à l'occasion d'assez vives réactions de la part des pêcheurs, mais il reste qu'elles purent remplir leur rôle, comme le font aujourd'hui leurs successeurs, dans une ambiante faite à la fois de sympathie et de rigueur.

CGS La Canadienne
En louvoyant à tribord amures, la goélette de l'État profite de sa misaine sans bâton de foc qui recouvre partiellement la grand voile. Ce gréement est antérieur de soixante-dix ans au foc dit dit « génois » des yachts. On remarquera la flamme d'armement portée à la tête du grand mât par les vaisseaux armés utilisés comme patrouilleurs.
(Archives publiques)
À cette époque vivait dans la province du Canada un homme remarquable, dont le souvenir est resté très vif chez tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la protection et de la police de la pêche. On y associe d'ailleurs celui d'un navire non moins remarquable que lui. Il s'agit, dans le premier cas, du docteur Pierre Fortin, magistrat stipendiaire pour le Bas-Saint-Laurent et le Golfe, chargé à ce titre de la paix et de l'ordre public et de la protection de la pêche maritime et de rivière des régions. Médecin de son état il avait été marin dans sa jeunesse et, plus tard, avait été au service de la quarantaine; c'est de là, sans doute, que lui venaient l'enthousiasme et la compréhension qu'il avait des questions maritimes qui intéressaient sa province, enthousiasme et compréhension qui n'allaient plus le quitter. Le premier bâtiment armé pour la police des pêcheries avait été le Doris, vapeur à aube, en bois, de haute mer, acheté en Angleterre en 1850. Mais comme tant de vapeurs de son époque le Doris ne montant pas une machine suffisamment puissante, se révéla insatisfaisant. Le docteur Fortin, qui n'avait d'ailleurs jamais été très enthousiaste de ce bâtiment, voulut lui trouver un remplaçant. Le hasard fit bien les choses. Manquant d'argent pour acheter un autre vapeur force lui fut de commander une goélette à un conducteur québécois, Thomas C. Lee.
La Canadienne, passant inaperçue parmi les autre bateaux de pêche, faucon parmi les colombes, allait rendre d'inappréciables services et devenir, en définitive, l'un des bâtiments les plus aimés que nous ayons jamais possédés. Lors de l'incendie du Parlement d'Ottawa en 1916, la très jolie maquette de celui-ci qui ornait la bibliothèque fut perdue, petit malheur sans doute dans une grande catastrophe, mais qui fait que nous ne possédons plus, pour rappeler son souvenir, qu'une médiocre et banale gravure. Celle-ci reste pourtant émouvante. On peut y admirer la belle allure de la goélette, pourtant toute sa toile, serrant le vent de près sur une mer creuse. C'était du reste un beau bâtiment, ayant vingt-quatre hommes à son bord longtemps commandés par le capitaine N. Lavoie. Le docteur Fortin lui-même, marin dans l'âme, y connut plus d'une aventure. Il n'est pas un pouce carré du Golfe qui ne lui fût devenu familier. Il l'avait traversé et retraversé, par tous les temps, sans cesse occupé à la défense des intérêts du pêcheur canadien ou de celle du droit dans un nombre incalculable d'affaires civiles ou criminelles. Démissionnaire à la Confédération il fut plus tard député à l'Assemblée législative. Nommé sénateur en 1887, il mourut l'année suivante.
Il devait survivre à son navire. Après avoir assuré pendant vingt ans la police de Bas Saint-Laurent, la Canadienne que guettait une réforme prochaine, fut envoyée terminer sa carrière à Halifax, singulièrement à poser des bouées dans le port. En 1875, commandée pour lors par un ancien officier navigateur de la marine de guerre, le capitaine Browne, elle appareillait pour son dernier voyage, chargée du ravitaillement des phares ou des feux de la côte. Le 20 août de cette année-là, elle s'échouait sur l'île de Saint-Paul.
De son côté la Nouvelle-Écosse avait armé la goélette Daring pour la patrouille des lieux de pêche, à peu près au même moment que la Canadienne. Ce ne fut que le premier d'une longue série de bâtiments analogues, armés ou nolisés aux mêmes fins. Le service était pénible, imposant un lourd tribut aux hommes comme aux navires, appelés à naviguer toute l'année, à embouquer critiques ou passes étroites, à s'exposer sans cesse aux périls de la mer, risquant mille fois d'être drossés à la côte. La Daring elle-même se perdit en 1867 au cours d'une effroyable tempête de neige. Son successeur, le Kingfisher, fut le dernier navire acheté en Nouvelle-Écosse pour ce service et, de surcroît, le dernier voilier de ce type. On peut en admirer la demi maquette au musée maritime d'Halifax.