Nous avons suivi les progrès du département - ou ministère - des Chemins et Canaux depuis ses débuts, en 1879, jusqu'à la création du portefeuille des Transports en 1936. Le temps nous semble maintenant venu de revenir en arrière et de nous reporter aux origines du ministère de la Marine et des Pêcheries. Nous prendrons ainsi une vue d'ensemble plus juste de l'organisation de la chose maritime dans le monde postérieur à la Confédération.
Au moment où le ministère installait ses services dans l'édifice de l'Ouest, cet imposant bâtiment qui orne toujours la colline parlementaire à Ottawa et d'où la vue peut toujours embrasser le magnifique panorama que composent la rivière, les bois ou les lointaines ondulations du bouclier canadien, renfermait la presque totalité des bureaux de l'administration fédérale. Aucun bâtiment voisin ne lui faisant concurrence il était possible d'admirer dans toute sa majesté l'architecture gothique de Thomas Fuller. Les fonctionnaires, auréolés du prestige que leur conférait leur situation très courue, étaient de véritables personnages. L'époque était paisible. On jouait au baseball, au cricket ou au tennis sur les pelouses du Parlement. Les rues d'Ottawa, ignorant encore le tumulte et le mouvement de la circulation actuelle, s'enveloppaient de silence. L'hiver on y entendait à peine glisser les traîneaux à chevaux. En été, par contre, la poussière s'élevait au rythme des sabots. Au printemps et à l'automne, en dépit du plaisir que l'on pouvait prendre au spectacle de la débâche sur la rivière ou à celui des splendeurs des collines de la Gatineau, on avait par contre à compter avec la boue des rues. La boue, justement, avec les trottoirs de planches et les balayeurs caractéristiques du temps des voitures à chevaux ne rappelaient rien tant que l'époque des pionniers du colonel By, de ses maçons ou manoeuvres écossais ou irlandais. Les allées et venues des bûcherons ou des draveurs, débarqués des camps ou des scieries de la vallée de l'Outaouais, ne permettaient guère aux fonctionnaires d'oublier que le vieux Canada existait encore, avec tout son pittoresque et toute sa vigueur, aux portes même de leurs grands bureaux aux hauts plafonds. Nombreux sont encore les Outaouais sentimentaux qui restent convaincus, dur comme fer, que les rues de leur ville sont les pires du pays. Il faut sans doute rechercher l'origine de cette légende dans les réalités de cette époque où la vie se déroulait selon le rythme singulier du grincement de la plume du gratte-papier conjugué avec le bruit sourd de la hache du bûcheron.
Si on songe aux effectifs de l'actuel ministère des Transports, on reconnaîtra que son prédécesseur n'employait que fort peu de monde à l'origine, encore que ses tâches fussent variées, tant à Ottawa que dans les autres régions. En 1867, par exemple, année de transition au cours de laquelle les quatre provinces devaient saisir Ottawa de leurs affaires maritimes sans qu'il y ait eu pourtant de texte législatif pour les y obliger, l'administration centrale recevait un peu plus de deux mille lettres et en expédiait environ onze cents. Je me hâte de dissiper ici un malentendu possible. Il ne faudrait pas en effet conclure de ces chiffres que nos ancêtres mettaient moins de conscience que nous à répondre aux lettres qu'on leur envoyait. Il est clair que parmi les lettres reçues on en comptait un certain nombre qui, elles-mêmes des réponses à des communications antérieures du ministère. Rien, assurément, ne demeurait sans réponse.

Le capitaine Quadra de la Marine royale espagnole.
Né en Lima en 1743, mort à San Blas en 1793. Une copie de ce tableau dont l'original est en Espagne, a été présentée au ministère em 1967 par S. E. Javier Conde, ambassadeur d'Espagne au Canada. Cette copie se trouve actuellement sur le CCGS Quadra.
La machine à écrire n'existait pas encore. Rares aussi étaient les bureaux que pouvait égayer la présence d'une femme. «Une bonne plume », qualité alors plus répandue que de nos jours peut-être, représentait pour celui qui en était pourvu plus qu'un simple agrément. C'était au contraire un talent fort recherché chez tous les jeunes gens aspirant à faire carrière dans l'administration. En 1880, les services centraux du ministère comptaient vingt-huit personnes, dont le ministre et son sous-ministre, le commissaire aux pêcheries, le commis en chef et le surintendant des phares, un comptable et un secrétaire particulier, les vingt-et-une autres étant des commis aux écritures ou des commissionnaires. En 1871, les services extérieurs groupaient un peu moins de mille personnes, y compris la direction, les inspecteurs de bateaux à vapeur, les fonctionnaires des pêches, les gardiens de phare ou les équipages des vaisseaux. Quant aux employés du service des canaux, ils ne figuraient pas à ces états, ayant fait partie du ministère des Travaux publics jusqu'en 1879.
Si je mentionne ces chiffres, ce n'est pas pour le plaisir d'accumuler de menus détails statistiques sans intérêts intrinsèque, mais pour indiquer les responsabilités considérables de l'organisation de ce temps et mettre en lumière les difficultés qui (nous l'avons déjà vu dans le cas de la Nouvelle-Écosse) s'attachaient inévitablement à l'administration fédérale au Canada à une époque où les communications étaient lentes, indirectes ou inexistantes. Et pourtant, nos devanciers, s'étant jurés de réussir, allaient tenir parole.
Si les retards imposés par le temps ou la distance avaient été à l'origine d'une certaine décentralisation dans les affaires maritimes du Canada de l'Est, le régime des Agences maritimes, qui s'était révélé indispensable dans le cas de la Nouvelle-Écosse, allait s'imposer avec encore plus d'évidence après l'adhésion de la Colombie-Britannique à la Confédération. Peu après, la prise en charge fédérale des régions qu'administraient jusque-là le Gouvernement impérial et la Compagnie de la baie d'Hudson ainsi que l'entrée de l'Île du Prince-Édouard dans la Confédération, allaient faire déboucher les affaires maritimes du jeune Dominion sur des horizons entièrement nouveaux.