Pêches et Océans Canada, Garde Côtière Canadienne | Fisheries and Oceans Canada, Canadian Coast Guard
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USQUE AD MARE
Historique de la Garde côtière canadienne et des Services de la Marine
par Thomas E. Appleton

Le Lady Laurier

Le Lady Laurier fut commandé par le ministère de la Marine et des Pêcheries afin de remplacer le Newfield, qui s'était échoué et perdu près de Digby Neck (N.-É.) en septembre 1900, accident suivi d'une enquête à la suite de laquelle le capitaine et ses deux officiers de pont se virent retirer leur brevet.

Les plans et le devis, préparés à Ottawa par le ministère, prévoyaient un ravitailleur de phares-baliseur muni du matériel nécessaire à l'entretien de câble télégraphique entre Halifax et les Îles-de-la-Madeleine. La construction fut mise en adjudication en mars 1901. Les soumissions furent présentées : 2 du Canada et 9 de la Grande-Bretagne. Celle de Fleming & Ferguson était la plus basse de toutes, à $184,983, le contrat fut signé au mois de juin 1901. Le vaisseau devait être construit d'après la classification (100 Al) de la société Lloyd, la livraison devant avoir lieu au plus tard le 15 juin 1902.

Mais certaines difficultés allaient retarder le début d'une carrière remarquable. Des modifications de toutes sortes, qui, à cette époque tout comme aujourd'hui, représentaient des frais supplémentaires aux contrats forfaitaires firent monter le prix à $192,465.91, montant qui semble traduire une exactitude mathématique plutôt qu'une comptabilité méticuleuse du prix de revient, de telle sorte que ce ne fut pas avant le mois de décembre 1902 que le nouveau bateau quitta son lit de boue à l'ombre des grues et des palans de la Phoenix Works à Paisley. Avec un équipage du ministère à son bord et sous le commandement du capitaine P. C. Johnson, le Lady Laurier quitta finalement la pointe du banc de Greenock le 23 décembre.

En 1902, voire pour de nombreuses années à venir, le jour de Noël en Écosse industrielle était un jour comme les autres : les hommes du chantier de construction firent leurs heures habituelles, de six heures du matin à cinq heures du soir, la grande fête nationale du recueillement étant réservée au Jour de l'An. Quant aux gens de mer, ils ont l'habitude de passer la Noël ou le 1er janvier en mer. Pendant que le Lady Laurier, bourlinguant, essayait de gagner le large de l'Irlande, son équipage devait avaler plus d'eau salée que de pouding aux pruneaux. Des avaries l'ayant obligé à rebrousser chemin, il allait se retrouver à Greenock le 29 et, le jour de la Saint-Sylvestre, de nouveau au chantier. On imagine que les Canadiens durent prendre leur part des réjouissances du Nouvel An écossais. Les réparations achevées en janvier, à la satisfaction du chef-mécanicien, M. R,. W. Hooper, notre bâtiment put repartir. Après une dure traversée, il ralliait Halifax le 22 février 1903.

Photo: Le CGS Lady Laurier, 1902-1960

Le CGS Lady Laurier, 1902-1960

Plus long que le Quadra d'environ quarante pieds, avec un beaupré analogue à celui d'un yacht, le Lady Laurier était un joli bâtiment, très marin, conforme au goût de l'époque. C'était le temps où les plus beaux bâtiments suivaient la tradition des voiliers, couchés assez bas sur l'eau et mâtés en frégate. Ceux qui construisaient alors les cargos ordinaires n'avaient pas encore compris qu'un dessin fonctionnel, ne devant rien à des idées périmées, permettait de joindre le beau à l'utile, de sorte qu'appelés à construire des bâtiments de plus haute volée, ravitailleurs de phare, par exemple, ils donnaient plus volontiers cours à leur sentiment esthétique. Au fond du navire, on avait installé deux machines à triple détente, à colonnes de fonte et condensateurs incorporés, chacune actionnant une hélice, la vapeur venant de deux chaudières cylindriques fonctionnant à pression normale de 180 l.p.c., sans surchauffe. Le mécanisme était simple et d'un fonctionnement éprouvé et pouvait donner une vitesse de 12 noeuds dans des conditions normales. En forçant le tirage on arrivait même à 14 noeuds.

Le séjour du Lady Laurier à Halifax fut bref. Presque aussitôt, il partit livrer du ravitaillement ou du charbon aux feux de la Nouvelle-Écosse et de l'Île au Sable, avec à l'occasion, pour changer, quelques missions de protection des pêches. Cette formule allait être la sienne pendant 58 ans d'une carrière brillante. Les annales du service maritime n'ont rien à offrir de comparable, bien qu'il soit possible que l'Estevan, homologue du Lady Laurier sur la côte du Pacifique, lui fasse un jour concurrence.

Au cours de ces nombreuses années, le Lady Laurier allait secourir bon nombre de bateaux en difficulté, l'occasion la plus insolite ayant eu lieu en 1911. À ce moment-là, la nouvelle Marine du Canada, dont était responsable le ministère de la Marine et des Pêcheries, venait d'armer son premier vaisseau, le Niobe, croiseur lourd et puissamment armé. Au mois de juillet de la même année, après avoir passé un hiver déprimant dans le port de Halifax à jouer le rôle d'un bateau de recrutement et de logement, le Niobe faillit périr au cours d'une croisière d'instruction de Yarmouth à Shelburne.

Par un temps couvert et forte marée, il donna sur le banc sud-ouest du Cap de Sable à minuit le 30 juillet. Battu par les fortes vagues, le Niobe décida d'envoyer des messages de détresse par T.S.F., qui, on s'en souvient, avait été installée à bord du Lady Laurier dès 1905. Dans l'entre-temps, bien que la chambre des machines à tribord ait été envahie par l'eau et que le gouvernail et l'hélice de bâbord aient été endommagés, le Niobe était néanmoins parvenu à se remettre en marche. Sa conduite en panne et ses cloisons menaçant de se rompre sous la pression de l'eau, il se traîna jusqu'à Clark's Harbour, par une suite de mouvements incertains, devant jeter l'ancre après chaque mouvement avant de reprendre le bon cap.

Le lendemain matin, le Lady Laurier, le Stanley et l'Aberdeen arrivèrent sur les lieux, mais vu qu'aucun des trois n'étant assez puissant pour remorquer un croiseur cuirassé jusqu'à Halifax sans courir de grands risques, le Lady Laurier fut chargé de veiller sur le Niobe jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau de guerre britannique, le HMS Cornwall, quelques jours plus tard. Malheureusement, pendant qu'il s'approchait lentement pour ramener son homologue endommagé, le Cornwall lui-même donna contre un rocher inconnu que lui dérobait une brume épaisse. Mais on parvint à le dégager en conjuguant les efforts du Lady Laurier et d'un petit vapeur d'Halifax , le Bridgewater.

Il était clair que le croiseur britannique, tirant trop d'eau, ne pouvait pas sans danger se risquer de nouveau à approcher le Niobe. Le Lady Laurier lui passa alors un câble pour le remorquer en eau profonde, ce qui fut fait, non sans que le câble se rompît au moins une fois. Une fois suffisamment éloigné des hauts-fonds, le Cornwall prit le Niobe à la remorque, le Lady Laurier lui ayant d'autre part passé un câble et restant en poupe pour faciliter la manoeuvre. C'est ainsi que la flottille finit lentement par rallier Halifax. Passé en conseil de guerre, le navigateur du Niobe reçut un blâme sévère et fut condamné à quitter son navire, sanction assez grave si on songe qu'à l'époque la Marine ne possédait qu'un autre navire, sur le Pacifique. L'officier de quart fut aussi blâmé.

En 1934, le Lady Laurier allait de nouveau avoir affaire à un récif qui n'était porté sur aucune carte. Commandé alors par le capitaine J. C. Macdonald, il s'écartait d'une bouée dans le port de Musquodoboit, faisant machine arrière, lorsqu'elle donna brutalement sur le fond. Les navires reçues en cette circonstance allaient l'immobiliser pour plusieurs mois. Dépêché sur les lieux, un navire hydrographique fut chargé de retrouver le récif en question. N'en trouvant pas, on en conclut que le navire avait quitté sa position et donné sur un haut fond ailleurs. Le ministère ayant suspendu le capitaine MacDonald celui-ci, sûr de son fait, et sur ses propres derniers, engagea un navire hydrographique et des scaphandriers. Ceux-ci retrouvèrent effectivement un récif inconnu avec, à la base, parfaitement reconnaissable, l'hélice et l'arbre brisés du Lady Laurier. Le ministère leva alors la sanction qu'il avait infligée au capitaine et lui remboursa ses frais.

Au cours de sa longue carrière, le Lady Laurier ne compta pas moins de seize capitaines et de quatre chefs-mécaniciens, les derniers en date étant le capitaine M. C. Lever et M. R. B. Collings. Le navire lui-même avait subi des transformations au cours des années; on avait changé ses chaudières vers l'année 1935, mais les moteurs du début demeurèrent jusqu'à la fin. Les rouets à chaîne avant, qui terminaient de façon très nette la courbe de son étrave, furent enlevés très tôt après son entrée en service, ce qui gâtait quelque peu son allure.

Photo: Constructionn de l'Arctic

Construction de l'Arctic

L'Arctic a été construit en 1901 par les Howaldtswerke, à Kiel. Baptisé Gauss, il était destiné à l'expédition allemande de 1901 dans l'Antarctique.

La planche supérieure montre l'abattage des chênes magnifiques devant servir à la construction de la charpente principale. On remarquera le diamètre de l'arbre par rapport à la taille du bûcheron.

La planche inférieure montre le lancement du Gauss. La musique joue pendant que les personnalités officielles procèdent au baptême du navire.
(Howaldtswerke, Kiel)

Photo: NGC Arctic

Quand vint enfin le temps de la réforme, la fin imminente du Lady Laurier souleva de nombreuses protestations de la part de ses admirateurs, notamment de la part d'un monsieur qui n'écrivit pas moins de dix lettres véhémentes aux deux ministres qui se succédèrent à cette époque à la tête du ministère, les honorables George Hees et Léon Baleer. On s'efforça, mais en vain, de trouver au bâtiment une autre utilisation, mais il était clair que le temps avait fait son oeuvre irréparable. Il fallut donc se résigner à l'inévitable.

Au reste cela se fit avec la dignité qui convenait aux circonstances. Le 31 mars 1960, un message parvint à l'Agent maritime d'Halifax de la part du directeur régional des opérations, le capitaine E. S. Brand :

« Ai le regret de vous informer que le Lady Laurier doit être désarmé et préparé à la vente... »

Il y eut encore des demandes de sursis, mais il était trop tard. Ce fut un bon bateau.