L'Île au Sable s'étend à quelques deux cents milles à l'est de l'État d'Halifax. Plateau desséché de dunes et d'herbe, c'est la seule éminence qui domine la surface agitée de l'Atlantique sur toute une chaîne de bancs allant du Grand Banc de Terre-Neuve aux côtes des États-Unis. Le manuel du pilote de la Nouvelle-Écosse décrit l'île comme étant :
« ... formée de deux crêtes de sable dans lesquelles le vent a amoncelé des dunes qui changent de place fréquemment. Beaucoup d'entre elles se terminent en falaises à pic tandis que d'autres sont bordées d'herbe et finissent en de vastes plages. »

Transbordement des cargaisons sur canot à l'Île au Sable. L'utilisation des hélicoptères embarqués a beaucoup diminué ce genre d'opérations.
Au large, l'Île au Sable est flanquée de dangereuses barres de sable mouvant. Comme l'île elle-même ne s'élève jamais à plus de huit pieds, qu'il n'y a absolument aucun arbre et qu'elle ne présente aucune différence de couleur sensible avec les eaux environnantes, ce banc de terres basses et de hauts fonds traîtres qui s'étend en plein sur la route septentrionale du continent américain, a provoqué la perte d'innombrables navires et vies humaines. Par brouillard ou gros temps, les bâtiments atteints allaient irrémédiablement à leur fin, hors de vue et hors de portée du son. Par beau temps, ils s'embarquaient à leur insu dans ce labyrinthe et se mettaient à errer entre les frontières indéterminées de la terre et de la côte. Tous les marins connaissent par expérience les difficultés de ces atterrages plats sur les approches continentales. Le danger que présente une petite dune de sable isolée comme l'Île au Sable est bien pire. Des pertes ne cessent d'y être enregistrées et si le nombre des naufrages a baissé depuis qu'on connaît les aides à la navigation, il est, hélas! peu probable que l'île inexorable n'exige d'autre tribut pour son propre compte.
On pense que Cabot a été premier homme connu à avoir relevé l'Île au Sable mais c'est là simple conjecture étant donné qu'il a seulement porté dans le journal de bord le dépassement de deux îles qu'à distance respectable depuis le pont d'un petit navire, il a très bien pu prendre pour des dunes. En tout cas, il est certain que l'endroit était connu des pêcheurs et des navires marchands du début du seizième siècle. On prétend que des expéditions françaises y ont laissé des gens. On sait que Troilus de Mesgouez, marquis de la Roche, y a abordé vers 1598. Il y débarqua cinquante à soixante forçats avec des provisions avant de chercher un endroit plus propice sur les côtes voisines de l'Acadie. Voulant revenir à l'île, de la Roche fut battu par les vents d'Ouest dominants. Dans l'impossibilité de louvoyer, il laissa ses malheureux hommes et fit voile vers la France vent large. Après des souffrances épouvantables, se nourrissant de la chair des baleines et de bétail squelettique, vêtus de peaux brutes, les quelque onze êtres hirsutes qui avaient survécu aux querelles et aux privations, furent recueillis par une expédition de secours en 1603.
En dehors des pêcheurs qui depuis des générations y avaient été attirés par les morses et les phoques, il n'y eut guère que les marins naufragés à aborder dans l'île jusqu'à ce que , vers la fin du XVIIIe siècle les autorités coloniales décidassent d'y prévoir un refuge. En janvier 1798, le gouverneur de la Nouvelle-Écosse envoya de Liverpool (N.-É) la goélette Black Snake afin d'y prendre des naufragés dont on avait eu connaissance et y laisser pour l'hiver un petit groupe chargé de contribuer au sauvetage des biens et des vies humaines.
L'intérêt des autorités pour l'Île au Sable grandit à la suite d'un tragique naufrage qui eut lieu en 1799. Une histoire triste et étrange a couru là-dessus et aujourd'hui encore, elle demeure difficile à élucider. C'est cette année-là que Son Altesse Royale Édouard-Auguste, duc de Kent, arriva au Canada, comme Commandant en chef de l'Amérique du Nord britannique. Avant de devenir le père de la reine Victoria, il vécut au Canada quelques années, peut-être les plus heureuses d'une existence qui ne fut pas particulièrement comblée. Il aimait le Canada et l'on peut encore voir sa maison à Québec où il avait de nombreux amis. L'Île de Saint-Jean a été rebaptisée Île du Prince-Édouard en son honneur.
Au moment de sa nomination, il avait été décidé que les effets et la maison du duc de Kent arriveraient avant lui. Mais par suite d'un embargo sur la navigation dû au déroulement d'opérations militaires anglaises à Den Helder, débarquement qui reste dans toute l'histoire des guerres un exemple classique d'une opération mal conduite, il n'y avait pas eu de navire en temps voulu et le duc de Kent arriva à Halifax avant son personnel. Celui-ci embarqua plus tard sur un bâtiment appelé le Francis. Le groupe était placé sous la responsabilité d'un chirurgien militaire, le docteur Copeland qui, accompagné de sa femme et de ses enfants, avait sous ses ordres plusieurs officiers et des domestiques dont un jardinier et un cocher avec son carrosse. Les effets mobiliers comprenaient des meubles, des bijoux, de l'argenterie et une collection de cartes rares et de grand prix. Le Francis n'arriva jamais.
A peu près vers cette époque, le bruit courut que des méfaits se perpétraient à l'Île au Sable. Les histoires qu'on racontait tiraient leur origine des agissements de pirates et de pilleurs d'épaves qui, prétendait-on, amenaient les navires à leur perte et récoltaient le produit d'un gain mal acquis. En 1801, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse nomma des commissaires pour administrer l'île. Un gardien et quatre hommes y furent installés et dotés d'une habitation démontable et d'une baleinière. À quelque temps de là, le gardien demanda de l'aide pour évacuer une famille de mauvaise réputation qu'on avait trouvée sur place. Un officier de l'Armée de Terre, le capitaine Torrens, fut envoyé de la garnison d'Halifax pour enquêter. Au cours de cette tournée, on s'aperçut que le Francis s'était échoué sur l'Île au Sable et que des passagers et de l'équipage il n'était resté âme qui vive. Les faits furent établis jusque là mais ce qu'on racontait ensuite n'a pas été vérifié.
Il semble que le capitaine Torrens aurait lui-même fait naufrage sur l'Île au Sable. Après une aventure épuisante, il put trouver abri, lui et son chien, dans une hutte faite d'épaves jetées à la côte. Alors qu'il s'y trouvait, il reçut la visite d'une femme pâle comme la mort, en longue robe blanche et les cheveux emmêlés qui tendait une main entrelacée de varech. Le chien recula de frayeur. Le capitaine Torrens remarqua alors que l'un des doigts de la dame avait été coupé et que le sang en coulait encore. Ouvrant une boîte à pansements recueillie sur la plage, il se disposait à la secourir lorsqu'elle s'esquiva brusquement et disparut après une poursuite déconcertante et mystérieuse.
Cet étranger événement devait avoir une suite. Le capitaine Torrens rentra en Nouvelle-Écosse pénétré de l'idée que certains des naufragés du Francis avaient pu gagner la côte, éventuellement avec des bijoux. Il finit par se mettre à la recherche de la famille qui avait été expulsée de l'île et avec l'intention d'amener la conversation sur les objets de valeur qui avaient disparu, il entra dans la cabane éloignée où elle habitait en portant un anneau particulièrement voyant acheté pour l'occasion.
Il n'y avait que des femmes à la maison. Les hommes étaient partis pêcher dans le Labrador. Après un échange de propos préliminaires au cours desquels Torrens fit étinceler son anneau, l'une des filles ne put s'empêcher de dire, en faisant la moue, que ce n'était rien en comparaison de celui que son père avait ôté de la main de la dame à l'Île au Sable. La mère s'interposa aussitôt en fournissant des explications moins criminelles auxquelles la jeune fille s'associa en rougissant. Tout à fait sur le qui-vive cette fois, Torrens soumit les femmes à un questionnaire serré et apprit que l'anneau en question avait été mis en vente chez un horloger d'Halifax qui avait avancé vingt shillings à cet égard. Le capitaine Torrens trouva l'horloger et lui acheta l'anneau pour vingt shillings. Il lui laissa en outre des instructions comme quoi si la famille du pilleur d'épave réapparaissait, il fallait lui dire :
« Rapporter le doigt qui a été coupé pour avoir (l'anneau) et ensuite venez me voir. »
Personne n'est jamais venu réclamer l'anneau.
Il fut identifié plus tard par des dames de la garnison d'Halifax comme appartenant à Madame Copeland qui avait disparu avec le Francis. On a dit qu'il avait été rendu à sa famille après que le duc de Kent l'eût examiné et identifié à son tour.
On peut encore entendre aujourd'hui des variantes de cette histoire et de la disparition des bijoux. L'auteur de ces lignes, qui ignorait tout de la question, en a entendu parler en préparant cet ouvrage. C'est un récit qui ne laisse pas d'intrigue. Il contient tous les éléments d'un conte d'hiver. Il faut l'écouter raconter en Nouvelle-Écosse au soir lorsque le feu s'éteint, que le brouillard monte de la mer et que le vent de l'Atlantique fait s'entrechoquer les bardeaux du toit.
Lorsque le capitaine Torrens fit naufrage en 1803, de l'abri grossier qui avait attiré l'apparition de Mme Copeland, il parvient à rejoindre James Morris, le gardien nommé par le gouvernement de la Nouvelle Écosse et il demeura avec lui pendant tout un hiver avant de regagner le continent. Morris qui devait conserver son poste jusqu'à sa mort, survenue dans l'Île en 1809, était comme on peut s'en douter, un homme intrépide et il réussit à venir en aide aux naufragés en détresse, sauvant ainsi bien des vies humaines.

Tableaux de quelques-uns des navires perdus à l'Île au Sable.
Le problème primordial pour lui était d'assurer à ses hommes le minimum vital. À cette époque où les produits alimentaires et les abris étaient plus difficiles à transporter qu'aujourd'hui, l'entreprise n'était aucunement assurée de réussir. Le montage de sa maison préfabriquée, opération qui fait vibrer une corde sensible à nos oreilles modernes, n'alla pas elle-même sans difficultés :
« Que d'efforts il nous a fallu... Sûrement que le charpentier qui a fait la charpente de la maison était amoureux ou idiot. Beaucoup d'éléments étaient mal numérotés et ne servaient pour ainsi dire que pas au soutien de l'ensemble, ce qui m'a causé pas mal d'ennuis. »
Morris avait reçu des vivres de première nécessité, des graines d'herbe et de légumes, du bétail et un cheval. Ce cheval n'était pas le premier de l'île qui, jusqu'à l'époque actuelle, a été réputée pour ses chevaux sauvetages dont l'origine est incertaine mais qu'on attribue à un petit troupeau importé par le Rév. André le Mercier, Huguenot de Boston qui avait installé là quelques immigrants vers 1740. À certains moments, lorsque la population de passage était plus nombreuse qu'à l'ordinaire, on mangeait des chevaux et une fois, les inventés remarquèrent :
« Nous avons tous choisi la viande de cheval qui valait bien n'importe quel boeuf qu'on trouve sur le continent et même certains l'ont trouvé supérieure. »
Peut-être l'air de l'île y était pour quelque chose car, à nouveau, en 1842, alors qu'il ne semblait y avoir aucune pénurie particulière, le successeur de Morris notait :
« 10 déc., nous avons un autre cheval gras à manger. »
Pendant le temps qu'a duré cette première station de sauvetage, la navigation n'était pas aussi intense qu'elle allait le devenir mais, même alors, on sut que quatre navires, quatre bricks et sept goélettes avaient fait naufrage à l'Île au Sable et que leur équipage avait été sauvé par Morris et ses hommes. Il y en eut bien d'autres qu'on n'apprenait que lorsque les épaves s'échouaient sur la côte :
« Trouvé plusieurs morceaux de planches brisées, fraîchement repeintes, des anspects, des tapes de canon, un support de meule, des pommes de mât pour les manoeuvres courantes, des bouts de mâts, etc... ce qui me donne tout lieu de penser qu'un navire a fait naufrage. J'ai donc pris un cheval et je suis parti explorer tous les coins de l`île sur les plages du Nord et du Sud. Mais je n'ai rien vu d'autre qu'un baril de potasse tout neuf sur la barre Nord-Ouest. L'un des fonds portait marqué au fer « Potasse de première qualité, J. Bouthellier, Montréal ».
Dans les années qui suivirent 1809, beaucoup d'autres navires firent naufrage à l'Île au Sable et le gouvernement de la Nouvelle-Écosse continua d'y entretenir le poste de sauvetage dont l'installation alla en s'améliorant jusqu'à ce qu'il fût repris par le gouvernement fédéral en 1867. Depuis que l'île au Sable dépendait directement de l'administration, il était de coutume de couvrir les frais occasionnés par la station de sauvetage en mettant aux enchères, pour le compte des commissaires, les biens récupérés sur les navires et quelquefois l'épave elle-même.
Dans les années 1850, lorsque le gouvernement de la Nouvelle-Écosse affecta un vapeur à aubes en acier, le Druid, au ravitaillement de l'Île au Sable, la dépense en fut encore compensée par ce genre de ventes. Il y eut peu, sinon point, d'autres navires de l'État qui se distinguèrent en réalisant des bénéfices pour leurs armateurs.