ARCHIVÉ - USQUE AD MARE
Historique de la Garde côtière canadienne et des Services de la Marine
par Thomas E. Appleton

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Gardiens de phares

Deux siècles et demi se sont écoulés depuis qu'on a aperçu pour la première fois le feu de Louisbourg, de loin, perçant les profondeurs de la nuit. Depuis des générations, des Canadiens se sont succédés à la garde des phares. Les vrais métiers ont toujours investi ceux qui les pratiquent d'un caractère bien particulier. C'était en tout cas vrai autrefois, à une époque où on devait compter davantage sur soi. Ces distinctions tendent à s'effacer de nos jours. Celui qui fait carrière dans la production en série de menus objets ne saurait, par exemple, posséder les attributs du forgeron de village. Mais les gardiens de phare n'ont guère changé. S'il leur faut aujourd'hui toutes sortes de connaissances techniques variées, s'ils doivent vivre dans la familiarité des diesels, des compresseurs, des appareils radio, de l'électronique, leur métier n'en exige pas moins d'eux un rare dévouement. Sans doute l'acquisition d'une certaine philosophie de l'existence vient-elle parfois récompenser celui-ci. Certaines familles, par exemple, élevées dans les îles et battues par les vents, y ont trouvé un sens des valeurs plus authentique que celui qui est échu à d'autres, pourtant placées dans des conditions plus favorables --- tout au moins en apparence --- mais qui ont mal résisté aux exigences contraires de la vie sociale urbaine.

Il est malaisé à l'étranger de pénétrer dans le monde fermé des gardiens de phares. Au mieux ce métier se distingue par ce que, faute d'un mot plus juste, on doit bien appeler de la « qualité ». Au pire --- et tous les gardiens de phare ne sont pas propres à ce travail --- la vie y est dure, exigeante, vécue loin de la société des autres hommes, ce qui n'est pas sans laisser des traces profondes. On trouvera justement un excellent récit de ce que peut être la vie de famille d'un gardien de phare dans un petit livre intitulé We keep a Light d'E. W. Richardson (Ryerson, 1945), ouvrage mal connu, mais qui mériterait de l'être davantage et qui constitue en tout cas un petit bijou de la littérature de ce genre. Evelyn Richardson, petite-fille et arrière-petite-fille de gardiens de phare, mariée elle-même au gardien du phare de Bon-Portage, à la pointe sud de la Nouvelle-Écosse, Morrill Richardson, a connu intimement la vie de ces hommes, leurs joies et leurs peines.

Avant la Confédération, au moment où on installait les premiers feux le long du Saint-Laurent et des côtés néo-écossaises, la vie des gardiens de phares était incroyablement solitaire. La famille Campbell, par exemple, qui, en trois générations a servi 72 ans de suite dans l'Île de Saint-Paul a laissé des journaux qui font admirablement revivre la passé. Malgré les tempêtes, les naufrages, les sauvetages, la maladie ou la mort, dans la santé ou dans la maladie, on continuait cet éternel et vigilant travail. Rien ne comptait que le feu qui ne devait jamais s'éteindre.

On peut encore apercevoir dans le coin nord ouest de l'Île de Saint-Paul les tombes des trois enfants d'un des premiers gardiens. La tradition veut qu'ils aient été emportés par la petite vérole. On raconte en effet qu'un jour, pendant l'été de 1856, un grand voilier vint passer tout près de l'île, ses ponts encombrés d'immigrants qui ne demandaient qu'une chose, revoir la terre. De la terre on entendait, de plus en plus clairement au fur et à mesure que le navire se rapprochait, le bruit d'un violon. C'était le ménétrier qui jouait pour ceux de ses compagnons qui avaient encore la force de regarder le paysage. La petite vérole sévissait à bord et le bâtiment était plein de morts et de mourants. Les trois petits insulaires, attirés par ces bruits, par ce spectacle d'un monde inconnu pour eux, se tenaient émerveillés au sommet de la falaise, la main dans la main, en regardant glisser doucement le navire dans l'air presque immobile. Hélas, peu de temps après, ils furent atteints de la petite vérole et, privés de soins, moururent l'un après l'autre. Cette coïncidence est douloureuse, mais la médecine nous apprend aujourd'hui qu'il était impossible à l'infection de se transmettre du navire au rivage. Ce qui est plus vraisemblable c'est qu'à l'insu du malheureux gardien et de sa femme, elle avait dû être apportée dans l'île par des survivants d'autres navires dont on sait qu'ils avaient fait naufrage sur ces récifs vers la même époque.

Dans l'ensemble pourtant, l'existence y était saine. Bon nombre de gardiens ayant passé leur vie entière dans le service, devaient atteindre un âge vénérable. William B. McLaughlin par exemple, nommé adjoint au gardien de Gannet Rock (N.-B.) en 1845 à l'âge de seize ans, n'eut que deux postes en près de soixante ans, l'autre se trouvant à Southwest Head, dans l'Île de Grand Manan. Au moment où, encore adolescent, McLaughlin rejoignait son poste à Gannet son frère David y était gardien en titre. William lui succédait en 1853, étant muté en 1880 à Gannet. Il se peut qu'il y aient encore de nos jours des personnes qui se souviennent de lui car ce n'est guère qu'en 1905 qu'il allait faire valoir ses droits à la retraite. À ce propos une anecdote rend ici l'histoire étonnamment présente. McLaughlin racontait que son père s'était battu sous visite au jeune William avec lui avait effectivement servi dans l'armée du général Braddock battue pendant la guerre de l'Interdépendance. Un agent du service de la Marine et des Pêcheries qui, lui aussi, en 1897, était passé chez William McLaughlin, un certain Smith, n'était qu'un jouvenceau dont les souvenirs ne remontaient guère plus loin que la guerre de Crimée au cours de laquelle il avait servi comme aspirant de marine...

McLaughlin était homme d'habitudes et de principes. Il tenait un journal où on trouve à la fois des indications écrites de sa main sur le vent, le temps ou les navires qui passaient et des pensées plus intimes, parfois exprimées en vers. Invariablement, à la fin de chaque mois, il dressait un état de la quantité d'huile qui lui restait, avec le nombre de mèches ou de cheminées qu'il gardait encore en réserve. Au début de son séjour à Gannet, McLaughlin se souvenait d'avoir envoyé deux de ses fils habiter la terre ferme. Le père et la mère pouvaient les suivre à la jumelle, tous les jours, se rendant à l'école, mais il n'y avait aucun moyen de communication entre le phare et la terre, distance de sept milles. Parfois, --- solution de désespoir --- on mettait des bouteilles à la mer avec des lettres, la bouteille elle-même étant munie d'un petit drapeau. Il arrivait que ce système à sens unique permît effectivement de faire arriver les messages.

L'invention de la TSF allait permettre une sensible amélioration du sort des gardiens de phare, tout en créant du même coup une autre catégorie de fonctionnaires condamnés à l'isolement : l'opérateur radio. Alan P. Brown de Montréal se souvient du mal qu'il avait eu à aborder l'Île de Kairns en Colombie-Britannique. Nommé en 1931 au service radiophonique maritime, il avait quitté Victoria comme passager sur le Princess Maquinna, paquebot du Pacifique-Canadien. Le lendemain matin, il s'éveilla tôt pour constater que le navire avait stoppé, sans doute pour attendre un canot qu'on pouvait apercevoir, monté par un seul homme, faisant péniblement route vers lui à force de rames, venu sans doute d'une île distante de deux milles. Ayant demandé, sans trop s'y intéresser, de quoi il s'agissait, Brown s'entendit répondre gaiement qu'il ferait bien de monter sa valise sur le pont, le rameur solitaire se trouvant être précisément son prédécesseur avec lequel il aurait à échanger sa place. Il n'eut guère le loisir de réfléchir sur la correction du précédé, car il allait se retrouver bientôt à son tour seul au fond du canot, regardant mélancoliquement disparaître le Maquinna dans un nuage de fumée, glissant sous l'horizon gris du Pacifique qu'éclairait l'aube nouvelle. Se souvenant alors, fort à propos, qu'on lui avait enjoint de se diriger vers le phare où l'attendait le gardien auprès du treuil destiné à faire atterrir son embarcation, il mit le cap sur la terre.

Sa marche se trouvait compliquée, à la fois par la marée qui le faisait dériver et par les vagues qui lui dérobaient à chaque instant la vue de la falaise rocheuse vers laquelle il devait se diriger. Au sommet de celle-ci il finit par apercevoir le gardien et sa femme qui lui criaient des instructions. Il s'agissait pour lui de profiter de la prochaine lame pour aborder. Du reste on avait préparé à son intention un crochet frappé au bout d'un filin, lui-même fixé à un treuil. D'une façon ou d'une autre, profitant de la lame, et encore de justesse, notre homme, rattrapant in extremis le crochet, parvint à le fixer à son canot. Peu après, flageolant et trempé il se retrouvait, assez étonné encore, sain et sauf dans l'île. On raconta plus tard que ces dispositions assez singulières ne présentaient pas le moindre danger. En tout cas jusque là, personne ne s'était noyé... En fait, le treuil avait été installé précisément parce que déjà trois malheureux avaient perdu la vie en essayant d'aborder le rivage normalement. M. Brown se souvient à ce propos que le gardien de phare, un certain Chamberlain, était un parent de Neville Chamberlin, qui fut premier ministre de Grande-Bretagne.

Actuellement, des transbordements de ce genre se font généralement par hélicoptère embarqué. On sait que la plupart des plus gros bâtiments comportent un pont d'envol, la plupart des phares étant de leur côté pourvus d'une aire de béton où l'appareil peut se poster. Des opérations pouvaient prendre jadis des heures et qui obligeaient parfois le navire à attendre plusieurs jours que le temps se mit au beau ne prennent plus que quelques minutes. Le ravitailleur est donc libre de reprendre sa route sans tarder pour rejoindre le prochain phare. Mais dans les années trente, c'était encore la crise et le meilleur marché était encore ce qu'il y avait de mieux. Quant aux hélicoptères, ils n'existaient pas encore.

On peut mentionner ici deux autres phares de la côte de l'Île de Vancouver. Celui d'Estevan Point a la distinction d'avoir été le seul point situé en territoire canadien à avoir essuyé le feu de l'ennemi pendant la seconde Grande Guerre. En effet, le 20 juin 1942, un sous-marin japonais lui envoya 25 obus, fort heureusement sans dommage. Un obus même, non explosé, resta sur place, pour l'édification des personnes présentes et la joie des photographes. L'autre se trouve au cap Beale, dont il a déjà été question lorsque nous avons raconté la lamentable histoire du capitaine Cooper et de M. Westmoreland. Cet ouvrage allait acquérir de véritables titres à la renommée en ce sens qu'il fut le théâtre d'un sauvetage héroïque, voire romanesque, dont le s héros furent le ménage Paterson, gardiens entre 1895 et 1908.

En décembre 1906 la barque américaine Coloma avait appareillé de Puget Sound pour l'Australie avec une cargaison de bois. Le vent soufflait violemment du sud-est. En voulant mettre de la toile pour profiter de cette bonne brise en embouquant le détroit de Juan de Fuca le vieux bâtiment en bois se mit à faire eau par grosse mer, au large du cap Flattery. En forcée dans l'eau à couler bas, ses voiles arrachées par le vent, ballottée comme une coquille de noix par des vagues énormes, la Coloma ne répondit bientôt plus au gouvernail. Sur ce, ayant hissé son pavillon à l'envers, en signe de détresse, elle se mit à dériver sous le vent vers les récifs du cap Beale.

C'est dans cette situation qu'ayant vraisemblablement conservé ses ancres le plus longtemps possible, que la barque fut aperçue du phare. Mais que faire pour la secourir? On ne pouvait guère qu'alerter le Quadra (capitaine Charles Hackett) qui --- cela Paterson le savait --- se trouvait alors à l'ancre à Bamfield Inlet, à six milles de là. On se souviendra en effet que ce n'est que l'année suivante qu'on allait installer un canot de sauvetage à Banfield. Les lignes téléphoniques étaient rompues et il était en outre impossible au gardien de quitter sa corne de brume qui exigeait tous ses soins. Sa femme se mit donc en route, seule, bien que le sentier qu'elle devait emprunter, qui suivait sur une distance considérable une grève encombrée de rochers et coupée d'arbres abattus, fut à peine praticable. Il faisait nuit. Armée d'une lanterne et accompagnée de son chien, elle se hâtait, angoissée. Aurait-elle encore le temps d'arriver?

Ce qu'elle voulait c'était retrouver à Bamfield, James Mackey qui à son tour, pourrait gagner le Quadra en canot pour donner l'alarme. Arrivée chez ce dernier, épuisée, trempée jusqu'aux os, ses chaussures et ses vêtements en lambeaux, elle appris de la femme de Mackey que celui-ci était absent, occupé à réparer les lignes téléphoniques. Sans se laisser décourager, les deux femmes mirent elles-mêmes le canot à la mer. À l'aube, elles abordaient le Quadra.

Le capitaine Hackett appareilla aussitôt et, peu à peu, le Quadra, redescendant péniblement la baie, face aux vagues qui déferlaient du Pacifique, finit par apercevoir l'épave au large de cap Beale. Sur ce, on mit une chaloupe à la mer, commandée par le lieutenant, M. James E. McDonald qui alla prendre à son bord l'équipage en détresse de la Coloma. On n'avait pas sitôt rallié le Quadra que la barque, rompant enfin ses amarres, alla se jeter à la côte. Peu de temps après, M. McDonald allait être promu second.

Pendant ce temps et sans attendre le résultat de son héroïsme, ignorant encore que le Quadra avait pu sauver les gens de la Coloma , Mme Paterson s'était remise en route vers le phare. C'est qu'elle avait cinq enfants qui l'attendaient dont ne pouvait songer à s'occuper son mari, alors entièrement pris par son travail par ce temps de pluie et de mauvaise visibilité. Il fallut attendre encore une semaine pour que les communications soient rétablies. Ce n'est alors que les Paterson apprirent l'heureuse issue de l'aventure. Malheureusement, les efforts de Mme Paterson avaient été tels qu'elle ne s'en remit jamais entièrement. Elle devait mourir cinq ans plus tard.

Si jamais il était question de baptiser des chaloupes de sauvetage canadiennes en l'honneur de personnes qui ont rendu des services immenses, mais jusqu'ici méconnus, pourquoi ne songerait-on pas à rappeler ainsi la mémoire de Minnie Paterson aussi bien que celle de Dorothea Dix? Si diverse qu'ait été la forme prise par l'héroïsme de ces deux femmes elles n'en ont pas moins, l'une et l'autre, fait preuve d'une authentique noblesse.