Pêches et Océans Canada, Garde Côtière Canadienne | Fisheries and Oceans Canada, Canadian Coast Guard
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USQUE AD MARE
Historique de la Garde côtière canadienne et des Services de la Marine
par Thomas E. Appleton

Dorothea Dix

Vers le milieu du siècle, des bruits commencèrent à circuler à propos d'une autre histoire étrange liée elle aussi à l'Île au Sable. À cette époque, le monde n'éprouvait guère de sympathie ni de compréhension à l'égard des maladies mentales qu'on traitait en général par la ségrégation. Ceux qui souffraient de divers troubles qui pourraient être soulagés aujourd'hui avec le secours du psychiatre étaient simplement coupés de tout contact avec leurs semblables, souvent dans des conditions incroyables de cruauté et d'oppression. On considérait cette situation comme parfaitement normale à une époque où toutes les collectivités avaient comme parfaitement normale à une époque où toutes les collectivités avaient leur « idiot » et où les maladies de l'esprit apparaissaient comme une faiblesse morale. Les localités reculées telles que l'Île au Sable étaient par conséquent le lieu rêvé où les familles pouvaient reléguer ces infortunés, parfois seulement des indésirables, en les faisant passer pour fous furieux. Le gouvernement de la Nouvelle-Écosse ouvrit une enquête et on découvrit plusieurs cas où des personnes souffrant d'une forme ou d'une autre de dérangement mental avaient été envoyées à l'île contre leur volonté. L'une d'elles y avait même été détenue pendant des années. Dans ce cas particulier, il apparut que les parents du malheureux avaient persuadé quelqu'un de haut placé d'y envoyer le malade, officiellement comme maître d'école. Il devait y connaître la misère et le dégradation au point que, selon les termes mêmes d'un rapport :

« ...il était resté dix-sept ans sans recevoir ni visites ni soins, esclave et souffre-douleur de toute la colonie, sale et demi-vêtu, battu et l'objet d'incessants sarcasmes tant et si bien que tous les attributs de l'homme ont été anéantis en lui. »

Dans cette ambiance peu ordinaire, où s'opposaient d'une part l'aide éclairée apportée aux naufragés et l'incapacité de traiter la souffrance humaine de l'autre, le destin devait introduire une femme remarquable. Elle s'appelait Dorothea Dix.

Photo: Dorothea Lynde Dix, 1802-1887

Dorothea Lynde Dix, 1802-1887

Ce portrait se trouve dans le bureau du directeur des services infirmiers de l'Hôpital de la Nouvelle - Écosse.
(Dr. Murray McKay)

Née à Hampden, Maine, en 1802, Dorothea Lynde Dix, après une enfance malheureuse, fut élevée par sa grand-mère, puritaine à la fois digne, inflexible et consciencieuse mais complètement dépourvue de tendresse. Dorothea était une fillette frêle. Forcée de compter sur ses ressources intérieures, lorsqu'elle eut atteint 33 ans, elle avait formé l'ambition d'être instruite et de diriger sa propre école. Ce fut au détriment de sa santé et de sa constitution. Mais sa force d'âme et sa volonté lui furent d'un grand secours. En 1841, elle décida de consacrer sa vie à la réforme des prisons et des asiles. N'ayant que peu de moyens financiers mais étant à même, grâce à l'influence dont jouissait sa famille, d'atteindre les milieux gouvernementaux des États-Unis et de la Grande-Bretagne, elle devait parcourir sur la voie des réformes sociales un chemin étonnant qu'on ne peut comparer qu'à celui qu'avait frayé Florence Nightingale ou Elizabeth Fry. On était à l'âge des pionniers dans ce genre d'activité humaine où il était possible à une femme aux convictions religieuses profondes, à l'énergie sans bornes, au bon sens inné, de sublimer sa propre existence au profit des autres. Il ne manqua ni d'hommes ni de femmes pour se mettre fièrement au service de Dorothea Dix.

Lorsqu'elle mourut en 1887, Mlle Dix avait occupé le poste d'infirmière en chef des Armées des États-Unis pendant la Guerre civile; elle avait réformé les prisons et les asiles dans vingt États de l'Union, sans parler de l'Écosse et de l'Amérique du Nord britannique et elle avait publié des ouvrages sur des sujets correspondants. En 1903, le Congrès des États-Unis affecta la somme de 20,000 dollars à l'édification dans son pays natal d'un monument en son honneur et il fit suivre la citation de cette phrase :

« Certainement qu'aucune autre femme des temps modernes n'a fait autant que celle-ci pour mériter par son courage et son dévouement la gratitude des habitants de ce pays. »

Pour se remettre des étés des États du Sud, Mlle Dix avait pris l'habitude d'allier la réforme de la santé publique aux périodes de récupération qui lui étaient indispensables et le climat vivifiant de Terre-Neuve et de Nouvelle-Écosse était fort à son goût. Alors qu'elle se trouvait à Saint-Jean en juin 1853, une grosse tempête causa de nombreux naufrages et il y eut des morts, circonstance qui ne manqua pas de l'affecter. À ce moment, Mlle Dix travaillait à la fondation de l'hôpital de la Nouvelle-Écosse et par une coïncidence heureuse, travaux publics, était chargé également de l'administration de l'Île au Sable. Il est très probable en l'occurrence que Dorothea Dix ait entendu parler de l'affaire du bannissement des fous. En tout cas, poussée par le désir insatiable d'approfondir les choses et profondément sensible aux périls de la mer, elle s'embarqua sur la goélette de l'État Daring et fit voile vers l'Île au Sable.

Pour une fois, le temps fut convenable et le petit Daring, qui devait sombrer à Herring Cove l'année de la Confédération, fit la traversée sans encombre, débarqua Mlle Dix en chaloupe et courut des bordées près de la côte pendant un jour ou deux tandis qu'elle explorait les ressources de l'île. Le gardien en était alors McKenna qui occupa le poste de 1845 à 1855. C'était un fonctionnaire d'une grande énergie et d'une grande imagination qui tirait le maximum des moyens dont il disposait. Il était précisément l'homme qui pouvait le mieux apprécier l'ardeur réformatrice de cette visiteuse inhabituelle.

Pour une autre coïncidence, au moment où Mlle Dix allait quitter l'île, une goélette appelée le Guide, en provenance de New York et faisant voile vers le Labrador, alla s'échouer sur un haut fond sablonneux du côté sud de l'île alors qu'elle marchait toutes voiles dehors, par bonne brise arrière et par temps de brume épaisse. On a conservé au Musée maritime d'Halifax la plaque portant le nom du bâtiment. La mer était alors assez grosse et la goélette s'échoua brutalement. L'équipage fut recueilli par McKenna et ses hommes dans leur canot de sauvetage spécial. Mais on n'était pas au bout de ces coïncidences à peine croyables. Il apparut que le patron était resté à bord. C'était, disait-on, un « fou furieux » qui refusait de quitter son navire, à moins qu'il ne le put pas. C'est alors que Dorothea Dix apparut sur la plage, à cheval. Elle se mit à haranguer les hommes pour qu'ils tentent un dernier effort pour sauver leur récalcitrant capitaine, allant même jusqu'à leur conseiller de le ligoter si besoin en était. Ils y parvinrent et, bientôt, le fou se retrouvait à terre, pieds et poings liés. Comme il ne se trouvait personne pour le détacher, --- on craignait sa violence, --- ce fut Mlle Dix elle-même qui s'en chargea. Le prenant par le bras et lui parlant doucement, --- car elle était aussi douce avec les malades qu'elle pouvait l'être peu avec les fonctionnaires têtus, --- elle finit par le calmer. Convaincu par elle, il remercia enfin ceux qui avaient risqué leur vie pour le ramener à terre. En définitive, ce fut le gardien du phare qui allait s'occuper de tout le monde.

Mlle Dix quitta l'île tout de suite après, auréolée de l'admiration que lui vouait les insulaires, comme on peut bien se l'imaginer. Rentrée à Halifax, elle y résolu de voir à ce que l'Île au Sable fut désormais pourvue de quelque chose de mieux qu'un simple canot et munie aussi d'un appareil à tirer les amarres. Il est à présumer que, pour la partie technique, sa décision s'était fondée sur l'avis autorisé de McKenna.

Le gouvernement de la Nouvelle-Écosse n'était pas resté indifférent à la station de sauvetage de l'Île au Sable, mais le fait est que ses idées étaient déjà périmées et que, comme il était courant dans l'administration du temps, les changements étaient longs à venir. Il est possible aussi que, des solutions radicales au problème du sauvetage en mer, quelque admiration qu'elles aient pu susciter dans le principe, pouvaient difficilement trouver bon accueil dans les milieux officiels, du moment où elles émanaient d'une femme qui se mêlait de réformes et ce qui plus est d'une Américaine.

Quoi qu'il en soit, Dorothea Dix rentra en hâte et faisant appel à la générosité d'amis à Boston, à New York et à Philadelphie, elle se mit à comparer les mérites des différents modèles de canots de sauvetage et à lancer un appel de fonds destinés à l'envoi d'équipement moderne à l'Île au Sable. Elle s'assura les services, en qualité de conseiller à la navigation, d'un capitaine de navire, le capitaine Robert B. Forbes, qui était président de la Société de sauvetage de Boston. Femme à la plume facile mais à l'écriture toujours pressée et illisible, Mlle Dix expédia sans plus tarder une note à son surintendant maritime :

« Mlle Dix envoie ses compliments à M. Forbes et aimerait le consulter à propos de plusieurs questions relatives aux intérêts maritimes pour lesquelles son jugement supérieur et son aide pourraient la seconder dans ses entreprises... »

Quant au capitaine Forbes, habitué qu'il était aux façons des brahmanes de Boston, il dut prendre Dorothea Dix pour un phénomène des plus réconfortants, aux réactions imprévisibles et, on s'en doute, garder personnellement ses distances. Son journal relate en une note piquante :

« Expériences éprouvantes à propos des appareils et embarcations de sauvetage. Je suis entré dans l'eau de la rivière avec un voisin pour montrer à Mlle Dix comment faire chavirer un bateau et le redresser. Nous l'avons invitée à s'y jeter aussi pour nous permettre de la sauver, mais comme elle n'avait pas de vêtements de rechange, elle a refusé. »

En novembre 1853, délai remarquablement court après sa visite à l'Île au Sable, Mlle Dix avait rassemblé un don fort généreux de quatre canots de sauvetage, d'un chariot avec mortier porte-amarre ainsi que tout l'appareillage et l'équipement d'accompagnement. Avaient contribué de leurs dons à Boston : l'hon. Abbot Lawrence, l'hon. Jonathan Philipps, le colonel T. H. Perkins, l'hon. William Appleton, R. C. Harper, G. N. Upton et le capitaine Forbes. Dans une lettre qu'elle envoya par la suite au Commandant en chef à Halifax, Dorothea Dix écrivait :

« ... J'ai baptisé l'embarcation de Philadelphie Grace Darling, celles de New York respectivement Reliance et Samaritan... »

Poursuivant sa lettre, cette femme merveilleuse ajoutait, peut-être avec un certain sens de l'à-propos, qu'elle avait baptisé la quatrième la Victoria de Boston et concluait :

« ... Je vous serais reconnaissante de me faire l'honneur de les inspecter. Je les ai déjà vus triompher des lames par une mer démontée... »

Le 27 novembre, le premier envoi de bateaux et d'appareils partit de New York à bord du brick Eleanora. Pendant longtemps, on n'en eut plus de nouvelles jusqu'à ce qu'en janvier 1854, on apprit que le brick lui-même s'était échoué à Cranberry Head, près de Yarmouth (N.-É.) et que la petite flotte embarquée avait souffert certains pertes et avaries. Sans se décourager, réparations et remplacements furent confiés à qui de droit et au mois d'octobre suivant, tout l'attirail fut envoyé en deux expéditions qui finirent par débarquer à l'Île au Sable.

La récompense n'allait pas tarder à venir. Le lendemain de l'arrivée de la seconde expédition, en trois-mâts carré, L'Arcadie, fut jeté à la côte par une tempête épouvantable avec plus de 160 hommes, femmes et enfants à bord. Au prix d'efforts énormes en se servant du chariot pour tirer bateaux et matériel sur une distance de quelque vingt milles, McKenna et ses hommes purent se servir du canot de sauvetage métallique le Reliance et des deux nouveaux canots pour le passage des brisants, le Samaritan et le Rescue, dans une opération véritablement héroïque qui sauva la vie à tous les passagers. Ce fut un triomphe pour le gardien McKenna qui, dans une lettre à son chef, l'hon. Hugh Bell, laquelle fut ultérieurement communiquée à Dorothea Dix, exprimait ainsi ce qu'il éprouvait à son sujet :

« Avec beaucoup d'autres, nous avons des raisons de remercier Dieu que ses bonnes oeuvres aient été ressenties sur l'Île au Sable. En ce qui me concerne, je penserai toujours à elle avec un sentiment de gratitude tant que dure le souvenir. »

Hélas, le souvenir s'évanouit rapidement. Avec le gardien McKenna, la Garde côtière du Canada a en effet une dette envers Dorothea Lynde Dix.