La carrière du capitaine James Cooper, premier agent maritime à Victoria, inspecteur des bateaux à vapeur et des phares pour la côte du Pacifique, nous aidera à mieux comprendre une époque où il était parfois malaisé de distinguer l'initiative, l'intelligence et le courage --- si souvent manifeste dans un pays en rapide évolution comme le nôtre --- de la cupidité, de l'opportunisme et d'une certaine propension à accepter des risques. Dans la première moitié du siècle dernier, la Colombie-Britannique n'était qu'un désert inhabité. Plus tard, on vint y faire sa fortune, --- ou la perdre, --- et rares furent ceux qui purent réaliser leurs rêves en franchissant lentement les étapes prescrites ou en restant aussi soucieux du bien public que doivent l'être les administrateurs de l'État. Or, ce furent généralement ceux qui avaient exceptionnellement bien réussi qui allaient plus il l'était pour ceux qui ne voyaient là qu'une occasion manquée de plus sur le chemin de la fortune.
Le capitaine James Cooper vint pour la première fois sur la côte du Pacifique en 1844 en tant que patron du trois-mâts barque Columbia, navire de ravitaillement et de commerce de la compagnie de la baie d'Hudson. À cette époque, Sir James Douglas qui, entre les années 1851 et 1864, fut successivement gouverneur de l'Île de Vancouver et de la Colombie-Britannique, était le premier facteur, ou, si l'on préfère, agent en chef de la compagnie dont il défendait le monopole commercial avec le plus grand zèle. Le premier commandement de tous ses agents et de tous ses employés, de même que le credo de la compagnie de la baie d'Hudson était : « Tu ne feras pas de commerce pour ton compte ni pour celui de quiconque en dehors de la compagnie. » Cooper, dont on a dit qu' « ...ayant l'esprit anormalement porté vers le vice de la fortune », pensait autrement et il quitta la compagnie dès son retour à Londres où il essaya de trouver des capitaux pour réaliser un projet d'installation de scierie à vapeur dans l'Île de Vancouver. N'y était pas parvenu, il revint sur la côte Ouest pour s'y fixer et, ayant apporté avec lui du matériel préfabriqué avec lequel construire un petit navire d'acier, il se mit à faire le commerce d'un tout depuis le charbon jusqu'aux airelles. Ce fut pendant cette période qu'il fut élu membre du conseil de l'Île de Vancouver, triumvirat dont Douglas était le chef. De rencontrer de la concurrence dans les affaires, en particulier de la part d'un ancien employé devenu collègue politique, irritait le gouverneur qui se mit à lui faire la guerre des prix. Le nouveau venu fut contraint de se retirer des affaires et ce qui avait été une aversion latente pour la compagnie de la baie d'Hudson se mua en une haine féroce pour son agent en chef. Dans cette situation, James Cooper ne se trouva pas à son avantage car Douglas, bien que tenant plus ou moins du despote, passait pour un administrateur habile qui dirigeait la jeune colonie avec fermeté et vigueur.
Ne se tenant pas pour battu, le capitaine Cooper se lança dans l'existence de colon et acheta une ferme de 300 acres à Sooke. Il y vécut jusqu'en 1857. Connaissant alors des embarras financiers, il rentra en Angleterre. Là il eut à témoigner devant une commission spéciale de la Chambre des Communes chargée d'enquêter sur la mauvaise administration présumée de la compagnie de la baie d'Hudson.
Cette enquête avait été en partie provoquée par Cooper et ses amis mais, bien qu'il soit possible que ses doléances personnelles aient fondées, on ne put faire la preuve d'aucune malversation et aussi bien Cooper que la compagnie se tirèrent d'affaire plus ou moins indemnes malgré accusations et contre-accusations. James Cooper était devenu un personnage bien connu de la nouvelle colonie mais il n'avait ni des revenus suffisants pour rester en Colombie-Britannique ni l'intention de demeurer en Angleterre où, de toute façon, on le considérait comme indésirable. Le problème pour lui était de savoir que faire devant l'obstination de Douglas à le tenir éloigné à tout prix. En l'occurrence, Lord Lytton, qui venait d'être nommé secrétaire d'État aux colonies, ordonna à Douglas d'affecter le capitaine Cooper au poste de lieutenant de port à Esquimalt. Sur quoi Douglas fit la démarche inhabituelle de protester auprès du secrétaire aux colonies en déclarant brutalement que :
« La charge de M. Cooper est une sinécure. Il n'a positivement rien à faire, l'entrée et l'expédition des navires s'effectuant à la douane. Ses services ne présenteraient d'intérêt pour aucun bureau et ses ennuis pécuniers empêchent qu'il soit employé comme receveur des contributions. »
Si l'on pouvait difficilement s'attendre à ce que le gouverneur de la colonie fasse bon accueil à un critique acerbe et aigri qui était en même temps un ancien employé, il n'en restait pas moins empêtré d'un lieutenant de port avec lequel il n'avait pas l'intention d'entretenir d'autres relations que ce qui était strictement indispensable.
James Cooper se trouvait désormais expulsé des cadres supérieurs de l'activité politique ou commerciale de la colonie, mais il n'était pas sans influence et, en 1860, il fut élu à l'Assemblée législative comme « réformateur ». L'année suivante, Douglas le fit transférer à New Westminster, sur quoi il démissionna de son siège et comme on n'était pas entièrement satisfait des services du capitaine Cooper en tant que fonctionnaire, il fut alors mis à la retraite avec un pécule de dix-huit mois de traitement en lieu et place des appointements attachés à son poste. Rendons justice à Douglas qui s'y connaissait en caractères, il ne faisait guère de doute que cette mesure fût justifiée et, secrétaire colonial ou pas, le lieutenant de port gênant fut mis au vert ou plus exactement, à l'hôtel Beehive à Victoria qu'il acheta avec l'argent de sa prestation.
Demeuré dans l'oubli pendant quelques années, Cooper vit s'offrir une nouvelle occasion lorsque la colonie entra dans la Confédération. Il ne réussit pas immédiatement à obtenir un emploi car le service du contrôleur général continua à s'occuper des affaires de la Marine et des Pêcheries jusqu'à ce que l'organisation fédérale soit en mesure de prendre sa succession. De toute façon il est plus probable que si un avis avait été demandé sur place à ce sujet, il se serait prononcé contre la nomination précipitée d'un personnage aussi controversé. Douglas avait depuis longtemps disparu, quels que fussent les nuages qui aient auparavant obscurci le ciel colonial, le climat avait chargé et aucune ombre semblable ne venait assombrir les perspectives du côté du gouvernement fédéral. En 1872, le capitaine Cooper fut nommé agent de la marine pour la Colombie-Britannique et il reçut en outre les charges de l'inspection des navires et des phares.
Les rapports des années suivantes indiquent que l'agent de la Marine à Victoria était un fonctionnaire laborieux et compétent, bien au courant des techniques de la navigation, des amers et de l'inspection des navires à vapeur et il est certain que de grands progrès furent réalisés. Mais les années de frustration, d'échec et de marasme financier avaient laissé leur empreinte sur un homme qui trouvait qu'il avait été durement traité. Comme sir James Douglas l'avait toujours soupçonné, peut-être avait-il une faiblesse inhérente de caractère. Peu après avoir pris sa charge, le capitaine Cooper nomma au nouveau phare du cap Beale un gardien du nom de Robert Westmoreland. Celui-ci vivait de son traitement qui était de $700 par an et, lorsqu'on s'aperçut que les approvisionnements transportés par le vapeur Sir James Douglas n'étaient pas au complet, des bruits commencèrent à circuler comme quoi on trouvait par ailleurs du charbon et du pétrole de l'État qui faisaient l'objet d'un commerce plus avantageux pour l'ex-homme d'affaires. À la suite de ces rumeurs, Cooper intenta à Westmoreland un procès en diffamation avec quatre chefs d'accusation dont le détournement d'approvisionnements. Le verdict fut prononcé au bénéfice du plaignant qui reçut $500 de dommages-intérêts du malheureux Westmoreland. Mais en octobre de l'année suivante, les événements eurent finalement raison du capitaine Cooper qui fut accusé d'abus de confiance alors qu'il remplissait les fonctions d'agent de la Marine en 1876.
Le procès eut lieu devant le tribunal municipal de Victoria présidé par le juge A. F. Pemberton qui admit une caution et renvoya l'affaire devant la cour suprême. Cooper qui commençait à se rendre compte que le jeu était fini ne se présenta pas et perdit sa caution. Un mandat d'arrêt fut délivré contre lui mais on ne trouva jamais trace du capitaine Cooper et l'on pense qu'il s'était enfui aux États-Unis. C'est une triste histoire car il n'est pas douteux que Cooper ait eu des capacités et de l'énergie. Peut-être faut-il laisser le mot de la fin au capitaine Walbran, homme doux et charitable, qui se contenta d'inscrire que Cooper
« ... fut agent de la Marine et des Pêcheries en Colombie-Britannique de 1872 à 1879 et qu'il fut alors remplacé par le capitaine F. Revely qui devait partir ultérieurement avec sa famille pour la Californie. »
Les archives indiquent que, par déchet du conseil en date du 25 juin 1879, la nomination fut annulée sur la preuve que l'agent s'était rendu coupable de fraude dans les transactions qu'il effectuait pour le compte du ministère.