ARCHIVÉ - USQUE AD MARE
Historique de la Garde côtière canadienne et des Services de la Marine
par Thomas E. Appleton

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Bob Bartlett

L'histoire des marins et de la mer ne renferme assurément rien qui puisse dépasser en abnégation et en résistance aux éléments celle des chasseurs de phoque de Terre-Neuve. On sait que cette chasse fait actuellement l'objet de violentes controverses. Mais quoi qu'il en soit de cette affaire, il reste qu'il fut une époque où l'existence même de bien des familles de Terre-Neuve tenait aux efforts et au courage que manifestaient ses fils à la chasse au phoque. De mars à juin, leur vie n'était qu'une longue série de périls. Ils partaient par ailleurs sur des voiliers ou des vapeurs aux machines insuffisantes, vivant dans des conditions d'affreuse promiscuité, ne songeant qu'à une chose : gagner les banquises au nord de Terre-Neuve pour y rejoindre les hardes de phoque au moment où ceux-ci descendent vers le sud pour mettre bas.

Il arrivait que des hommes franchissent une centaine de milles à pied, depuis les petits ports de la côte ou des localités de l'intérieur, pour se faire avancer quelques dollars --- comme mise d'équipement --- par les armateurs de petits vaisseaux, guère plus gros que des caboteurs qui, dès qu'ils avaient embarqué 150 hommes, dont on se demande comment ils tenaient à bord, appareillaient de la baie de Conception ou du port de St-Jean pour ce qu'on appelait le front, c'est-à-dire le bord de la banquise. Pour ces hommes, les risques étaient considérables. Il s'agissait pour eux, en somme, d'abandonner femmes et enfants pendant les durs mois d'hiver ou du début du printemps, leur laissant le soin de faire vivre leur foyer jusqu'à leur retour. Le tout était de gagner assez pendant la campagne de chasse pour assurer leur substance, --- rien que leur substance, --- jusqu'à l'ouverture de la pêche côtière ou jusqu'à ce qu'ils aient pu obtenir du travail pendant les mois d'été, toujours trop courts.

Photo: Murs de bois à Terre-Neuve.

Murs de bois à Terre-Neuve.

Phoquiers à l'extrémité des glaces.
(Archives publiques)

Si tout allait bien, on tirait de la chasse au phoque ce qu'il fallait pour assurer aux siens une modeste, très modeste aisance campagnarde. Tous pourtant espéraient mieux, bien que trop souvent, hélas, le profil de la campagne suffisait à peine à couvrir l'argent qu'on leur avait avancé au début. Certains n'en rentraient pas. Les patrons des navires, plus joueurs et plus avertis que quiconque, engageaient leur courage, leur adresse, leurs maigres économies dans une affaire où quiconque n'avait jamais obéi ne pouvait espérer être suivi. Quant à faire naviguer leurs bateaux de bois dans les mers polaires encombrées de glaces flottantes, ils y étaient passé maîtres.

La mise en valeur de l'Arctique oriental, à cet égard, doit beaucoup à nombre de Terre-Neuviens : armateurs, patrons ou équipages des navires armés pour la chasse au phoque ou à la baleine grâce à qui on voyait peu à peu reculer les limites de cette forme d'activité économique bien au-delà de celles de la civilisation. Mais l'apport de l'île revêtait aussi un autre aspect. Nous avons vu par exemple comme le Neptune, nolisé de la maison Job Bros. de St-Jean avait manifesté pour la première fois, tout au moins sous une forme en quelque sorte administrative, la souveraineté canadienne dans l'Arctique.

Sans doute la partie occidentale de ces régions polaires présentaient-elle d'autres dangers, et de plus considérables, tant à cause de l'immensité de ces régions qu'à cause des périls que faisait courir au navigateur le pack de la mer de Beaufort ou de l'Arctique proprement dit. C'est pourquoi le Canada ne s'y engagea que dix ans plus tard. À cette oeuvre est associé le nom du plus grand, peut-être, des explorateurs canadiens : Vilhjalmur Stefansson. Celui-ci, né à Armes au Manitoba, en 1879, était sorti d'Harvard avec un diplôme d'anthropologue. Dès 1913, il était devenu l'une des autorités les plus compétentes en matière d'ethnologie et d'anthropologie polaire. Il avait retrouvé en particulier des groupes d'Esquimaux qui n'avaient pas vu d'homme blanc depuis un demi-siècle. Cette année-là ---1913 --- il accompagnait une expédition canadienne officielle qui allait passer plusieurs années dans l'Arctique. Jamais auparavant des Blancs n'avaient cherché à vivre aussi longtemps sur les seules ressources du pays. Stefansson était persuadé, en effet, qu'il était possible à l'homme de subsister, d'une façon à peu près suffisante, rien que de la chasse au phoque dont il tirerait à la fois nourriture et combustible. C'est pourquoi il avait retenu les services du capitaine Bob Bartlett, Terre-Neuvien, patron de navires armés pour la chasse au phoque, dont les états de service, dans l'exploration de l'Arctique, étaient déjà remarquables. C'est lui qui commanderait le bâtiment dont Stefansson entendait faire sa base d'opérations.

Photo: Le capitaine Robert A. Bartlet

Le capitaine Robert A. Bartlet, 1875-1946.

Photographie prise sur le Bear, cotre de la Garde côtière des États-Unis, juste après que le capitaine Bartlett eût terminé sa course mémorable de 700 milles en 37 jours depuis son camp de l'Île Wrangel.
(Archives publiques)

Né à Brigus, dans la baie de la Conception, Robert Adam Bartlett descendait de plusieurs générations de capitaines ayant navigué dans l'Arctique. Il avait lui-même été à la dure école, ayant en effet chassé la baleine ou le phoque avant d'entrer dans la marine marchande britannique. En 1898, venant tout juste de passer capitaine, son brevet tout neuf dans sa poche, il avait préféré renoncer à son premier commandement pour accompagner son oncle Sam (le capitaine S. W. Bartlett) en qualité de second du navire de Peary que celui-ci, pour lors, commandait : le Windward. Peary avait déjà cherché sans succès à atteindre le pôle en traversant la calotte polaire, au Groenland. Il voulait à présent, laborieusement, pousser des reconnaissances maritimes aussi loin vers le nord que possible, le long de la côte orientale de l'île d'Ellesmere, d'où il entendait ensuite gagner le pôle en traîneaux à chiens. À l'instar de Stefansson, Peary appliquait des méthodes esquimaudes. Il avait appris, par exemple, à se soutenir, lui et ses chiens, pendant de longs voyages à des températures extrêmement basses. Pendant tout ce temps, Bartlett était resté simple officier. Mais ce n'était pas impunément qu'on pouvait accompagner pendant quatre longues années l'indomptable Peary et acquérir, ce faisant, une longue pratique des moeurs esquimaudes. Désormais pris par les séductions des explorations polaires, il allait se retrouver, fidèle, aux côtés du grand chef américain.

En 1905, Bartlett recevait le commandement du Roosevelt, qui armait alors spécialement pour Peary. Mais les efforts de celui-ci allaient rester longtemps sans succès. Il fallut attendre 1908 pour que, parti de New York, il connût enfin le triomphe. Bartlett commandait alors le Roosevelt. Mais il y avait plus. Il était devenu lui-même grand voyageur polaire, plein d'énergie et de ressources. C'est grâce en partie au ravitaillement qu'il fait parvenir à Peary, par traîneau, jusqu'à 87 degré 47`, que celui-ci avec Henson et quatre chasseurs esquimaux, put enfin rejoindre le pôle en 1909.

En récompense de cet exploit, Bartlett allait obtenir la médaille Hubbard de la National Geographic Society et acquérir, sur le plan international, une véritable gloire d'explorateur. Cette décoration, attribuée 23 fois en 62 ans, rappelle la mémoire de Gardiner Greene Hubbard, premier président de la société. Bartlett la reçut en 1906. Parmi ses autres titulaires, on compte Amundsen Byrd, les Lindbergh et, près de nous, John H. Glenn et les vainqueurs de l'Everest, sir Edmund Hillary et Sherpa Tenzing Norgay.

Mais revenons au départ de Stefansson en 1913. Il s'agissait pour lui de déterminer l'existence possible d'un nouveau continent au nord de l'Alaska et de la mer de Beaufort. Il entendait remonter le 141e jusqu'à ce qu'il retrouvât la terre ou jusqu'à ce que la navigation fut interrompue par les glaces. Son intention était ensuite d'établir une base d'où il pousserait des reconnaissances vers le coin sud-ouest de l'île de Prince Patrick ou ---- si la chose se révélait impossible --- vers la côte ouest de l'île de Banks. En même temps l'expédition procéderait à des mesures de courant ou de dérive dans l'Arctique. Stefansson allait atteindre ces deux objectifs, encore que dans les conditions assez différentes de celles qu'il avait envisagées. Bref, il découvrit en effet de nouvelles terres et apprit beaucoup de choses nouvelles sur la dérive.

Photo: Le CGS Karluk

Le CGS Karluk

Perdu dans la banquise à 80 milles de l'île Wrangel pendant l'expédition canadienne dans l'Arctique en 1913.
(Archives publiques)

L'expédition avait été primitivement financée par la National Geographic Society. Cependant, les territoires à explorer se trouvant entièrement au Canada, celle-ci en abandonna la direction au gouvernement canadien, à la demande de celui-ci qui, aux fins de l'administration, la confia au ministère de la Marine et des Pêcheries, dont le portefeuille appartenait alors au ministre du Service naval, l'hon. J. Hazen. Le navire désigné pour l'expédition, le Karluk était déjà à Esquimalt où on était en train de l'armer lorsque le capitaine Bartlett en reçut le commandement. Construit à San Francisco comme navire de charge pour les pêcheurs de saumon de l'Alaska, en 1884, c'était un brigantin en bois muni d'une machine compound. Encore qu'il eut été renforcé pour résister à la pression de la glace, il n'avait rien de commun avec ces « murs de bois de Terre-Neuve » dont Bartlett avait l'habitude. C'est donc avec certaines inquiétudes que celui-ci prit le train pour Victoria, en passant d'abord par Ottawa.

Le Karluk appareilla d'Esquimalt le 17 juin 1913. Il avait embarqué une équipe importante et bien équipée de savants, parmi lesquels on comptait certaines des autorités les plus reconnues de l'époque dans leurs disciplines respectives et dont un certain nombre avaient, au surplus, une grande expérience de l'Arctique ou de l'Antarctique. À peine sorti du détroit de Béring, il se heurta, bien avant le moment prévu, aux glaces flottantes. Dès la mi-août on pouvait douter qu'il puisse atteindre même l'île d'Herschell, encore moins pousser plus loin vers le nord avant la fin de l'année. Le 20 septembre, le Karluk était pris dans les glaces au sud de la rivière Colville, Stefansson quitta à pied son bâtiment, accompagné de quelques compagnons, avec l'intention de se constituer une réserve de viande de caribou fraîche --- les hommes de Stefansson n'eurent jamais à souffrir du scorbut --- et d'entrer en contact avec des Esquimaux qu'on espérait convaincre d'accompagner l'expédition comme chasseurs. Stefansson ne s'attendait guère à rester absent plus d'une dizaine de jours. Il avait laissé des ordres écrits à Bartlett pour le temps que durerait son expédition. En fait, il s'écoulerait cinq ans avant son retour à la civilisation.

Deux jours après son départ, le Karluk, toujours pris dans les glaces, commença à dériver vers l'ouest, poussé par un gros vent d'est. Au début octobre, il se trouvait au large de Point Barrow, s'éloignant du rivage vers la haute mer. Sans doute Stefansson et Bartlett avaient-ils prévu cette possibilité, mais la dérive était plus forte et plus rapide qu'on avait cru. Il apparut bientôt que quoi qu'il arrivât, il fallait se résigner au fait que Stefansson avait entrepris sa reconnaissance vers le nord à pied plus vite et d'un point situé beaucoup plus au sud qu'on l'avait voulu.

Quant au navire, le capitaine Bartlett savait mieux que quiconque que rares étaient à cette époque les bâtiments --- et le Karluk n'était assurément pas du nombre --- qui pourraient résister longtemps aux terribles pressions des glaces. Celles-ci, en plein mer, n'étant désormais plus retenues par la terre, formaient des crêtes tortueuses qui se rompaient avec fracas sous les pressions énormes qui les cisaillaient. On conçoit, dans des conditions, l'inquiétude que pouvait éprouver l'équipage. Et pourtant, le moral restait bon, grâce au capitaine. On célébra gaiement la Noël et le Nouvel An, chacun étant résolu à se tirer au mieux de ce qui pouvait être un mauvais pas. Pour éviter les risques d'incendie, toujours possibles, ainsi pour que protéger la coque contre les risques d'écrasement, on débarqua des provisions qui furent réunies sur la banquise avec une partie du matériel.

À 19h30, le 10 janvier, on entendit un bruit sinistre venu de la chambre des machines. Pris dans l'étau des glaces, tuyaux et pompes éclatèrent sous la poussée des membrures rompues. Il était temps d'abandonner le navire. Maintenue par les glaces l'épave resta à flot toute la nuit et pendant une partie du lendemain pendant qu'on poussait les préparatifs. En fin à 16h, le 11, le capitaine posa l'aiguille de son phonographe sur un disque de la Marche funèbre de Chopin et ayant hissé le pavillon bleu de la marine marchande canadienne au grand mât, franchit pour la dernière fois le bastingage, resté droit. L'équipage regarda, fasciné, dans l'éternelle nuit polaire, les glaces monter lentement à l'assaut du Karluk, rejoindre les vergues supérieures et les causer net. Le pavillon disparut pour toujours. Il ne restait plus à Bartlett qu'à le saluer en se découvrant.

Mais l'équipage était loin du désespoir. Bartlett avait déjà fait deux fois naufrage. Pour l'instant, comprenant bien l'Arctique, il se savait à peu près assuré de survivre. C'est que le camp avait été établi sur une banquise indestructible; on y avait un iglou, des tentes, des provisions, du combustible et des chiens. Les trente-six dernières heures avaient été épuisantes. Cela étant, le capitaine jugea sage d'aller se coucher. Il dormit douze heures. La température --- pour reprendre ses propres mots --- « n'était pas terrible ». Il faisait -40 degré. La terre la plus proche, l'île de Wrangel, était éloignée de quatre vingt milles.

Tous les hommes n'étant pas assez résistants pour entreprendre un long voyage ininterrompu en traîneau, le capitaine, pour diminuer les risques, envoya en avant-garde une équipe de quatre hommes chargés d'établir des caches de provisions qui pourraient servir à une expédition plus nombreuse. Le 25 on aperçut, pour la première fois depuis trois mois, le soleil, qui fit une fugitive apparition au-dessus de l'horizon. Il n'en fallait pas davantage pour remonter le moral. Mais il s'en fallait que tous les survivants partagent le sentiment du capitaine quant à la meilleure façon d'échapper au danger. Quatre d'entre eux, qui avaient servi dans l'Antarctique sous Shackleton préféreront essayer de gagner directement la côte de l'Alaska. Bartlett leur abandonna leur part des provisions et des chiens et, le 5 février, le Dr. Forbes Madkay d'Édimbourg, l'océanographe James Murray de Glasgow, l'anthropologue Henri Beuchat de Paris et le matelot de deuxième classe Stanley Morris quittèrent le camp en emportant des provisions pour cinquante jours. On ne devait jamais plus les revoir.

Le 10 février, l'expédition principale se mit en route vers la terre, divisée en deux groupes, chacun muni d'un traîneau et de quatre chiens. Le voyage fut un véritable cauchemar. On avait à franchir des glaces tourmentées, fissurées, pleines de crevasses, à contourner des débris impassables, par des températures de -45 ou -50 degrée. Néanmoins, tous arrivèrent sains et saufs dans l'île de Wrangel le 12 mars. C'était une terre longue de quatre-vingt milles environ, montagneuse et nue. Mais enfin, pour des hommes qui avaient passé des mois sur la banquise, elle présentait l'incontestable avantage d'être solide.

Il s'agissait à présent de savoir comment on pouvait continuer. Certains hommes n'étaient pas en bon état et, du reste, ont était trop nombreux pour songer à rester groupés. À l'exception de Bartlett, personne n'avait l'expérience qu'il fallait pour prendre la tête d'équipes plus petites. Il ne restait qu'une solution, s'installer sur place, le mieux possible, pendant que le capitaine emportant le moins de bagages possible, avec un seul compagnon, le fidèle Katiktovick, cherchait à gagner la côte de la Sibérie. Le 18 mars, les deux hommes s'engagèrent sur les glaces qui emcombraient le détroit, large de 110 milles, séparant l'île de Wrangel de la Sibérie. Ils emportaient des vivres pour quarante-huit jours, un peu moins pour leurs sept chiens et un traîneau. Du début à la fin, le voyage fut affreux. Partis dans une terrible tourmente de neige les deux hommes se frayèrent péniblement un chemin sur la glace, qui craquait et s'ouvrait constamment sous leurs pieds, voire sous la tente qu'ils y avaient installée. Il leur fut possible une fois de manger de la viande d'un ours blanc qu'ils venaient de tuer, sans pouvoir la cuire. Souffrant d'ophtalmie, à demi morts de froid, ils finirent malgré tout par rejoindre le continent, le 4 avril. Le brave Katiktovick était persuadé que les Esquimaux sibériens, qu'il supposait hostiles à sa tribu, allaient le tuer. Il n'en était heureusement rien, encore qu'ils ne trouvèrent personne qui parlât leur langue. N'ayant pour se faire comprendre que celle de l'amitié universelle ils poursuivirent leur route, d'iglou en iglou, jusqu'à ce qu'ils puissent enfin retrouver la civilisation. Ils avaient parcouru 700 milles et 37 jours de marche.

Le capitaine Bartlett, gagnant Nome en Alaska, finit par retourner à l'île de Wrangel, grâce à la garde côtière américaine qui avait eu l'obligeance de placer à sa disposition le célèbre Bear, lui-même construit à Dundee pour les chasseurs de phoques terre-neuviens. Le 8 septembre 1914, ce bâtiment prenait à son bord les survivants. George Malloch, un stratiographe de l'université Yale, le forestier norvégien Bjarne Mamen et le chauffeur G. Beddy n'avaient malheureusement pas pu survivre aux rigueurs des huit mois passés sur la banquise depuis la perte de leur navire.

Quant à Stefansson, il poursuivait sa route, changeant plusieurs fois de compagnon. En 1918, ayant passé plus de cinq ans sans cesse en mouvement et sans jamais descendre au sud de cercle polaire, --- l'histoire ne mentionne aucune expédition plus longue --- en vivant exclusivement des ressources de la région, il finit par rentrer. Faisant le bilan de ses expériences, il observait qu'il n'avait rencontré aucune difficulté vraiment insurmontable et que ses compagnons et lui auraient pu subsister indéfiniment sur un flot. Il avait découvert diverses îles : Borden, Brock, Meighen et Lougheed, entre autres.

Les survivants du Karluk, ramenés à Esquimalt à la fin d'octobre, se dispersèrent. Le capitaine Bartlett, ayant repris la mer, devait commander des transports de troupe américains pendant la première Grande Guerre. Il dirigerait plus tard une expédition aux Aléoutiennes en 1928. Retraité et commandant sa propre goélette, l'Effie M. Morrisey, on le retrouverait croisant dans les eaux de l'Arctique ou du Labrador. Il mourut à New York en 1946 après une vie longue et mouvementée. S'il n'avait commandé le malheureux Karluk que pendant un temps très court, il n'en avait pas moins transformé en triomphe ce qui aurait pu être un véritable désastre. Il y avait fait montre de rares qualités de chef, telles qu'on en trouve peu d'exemples dans nos annales maritimes.