Pêches et Océans Canada, Garde Côtière Canadienne | Fisheries and Oceans Canada, Canadian Coast Guard
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Chapitre 3 — Concepts en jeu

Une fois le contexte établi de manière générale, il est important de décrire les concepts clés qui ont servi de filtres pour considérer la séquence d’événements et l’analyse subséquente de l’accident de l’ACADIEN II. Ces perspectives sont requises dans une certaine mesure en raison de la nature particulière de l’accident survenu dans un contexte maritime.

3.1 Perspectives

Lorsqu’il a fallu reconstituer le cours des événements ayant entouré l’accident de L’ACADIEN II de la manière la plus exhaustive et précise que possible, les membres de l’équipe d’enquête savaient que des facteurs humains et des facteurs de comportement avaient joué un rôle pendant et après l’accident. L’équipe ne disposait d’aucun matériel audio-visuel de l’événement. Le déroulement des événements ne pouvait être déterminé que par le truchement des yeux et de la mémoire des personnes y ayant assisté. Le rythme des événements, l’obscurité de la nuit, l’éblouissement causé par les lumières des projecteurs, la fatigue et l’état de choc, tous ces facteurs ont éventuellement eu une incidence sur la perception de la situation et ont pu fausser l’ordre de priorités durant l’accident et altérer le souvenir des événements par la suite, que ce soit immédiatement ou avec le passage du temps.

Les facteurs physiques et émotionnels induits par la crainte et l’adrénaline, de même que le point d’observation et la proximité des lieux de l’accident, ont influé de manière différente sur chaque participant. Ces facteurs ont affecté le point de vue, la vision périphérique et la perception individuelle9 de chaque personne et leur capacité d’enregistrer les événements et de s’en souvenir10. Certains se rappelaient précisément des événements et des choix qu’ils avaient eu à faire. Pour d’autres, les souvenirs étaient flous. Le fait d’avoir à composer avec une série de situations d’urgence amenait certaines personnes à se concentrer sur l’événement en cours puis à l’oublier au fur et à mesure qu’elles devaient affronter les chocs des événements qui se succédaient. L’instinct de survie et les réactions spontanées sont tous des éléments qui ont joué un rôle durant l’accident.

3.2 Les pratiques de sécurité des marins et les risques

ll est important de bien comprendre le concept associé aux normes de conduite en matière de mesures de sécurité au travail des marins. Le concept n’est pas tranché par une ligne médiane où d’un côté tout est impeccable et de l’autre tout est mauvais. Il s’agit d’un concept façonné par la tradition, la pratique, l’expérience, la culture, l’environnement et les conditions locales. Bien qu’il existe nombre d’excellents manuels à ce sujet, aucun ne peut faire état de toutes les circonstances et de tous les scénarios. Chaque navire et chaque personne qui en compose l’équipage est souvent porté à établir ses propres pratiques qui, même si elles sont fondées sur de bonnes doctrines écrites, sont souvent mises au point avec le temps et transmises selon la méthode du bouche à oreille. Lorsque l’on navigue en mer, il est pratiquement impossible de trouver une réponse ou une solution unique à un problème, une difficulté ou un événement générique. Si vous demandez à un officier navigant, à un marin expérimenté, à un pêcheur expérimenté ou à un phoquier son avis relativement à certaines pratiques en mer, plus souvent qu’autrement il vous répondra comme suit : « et bien, cela dépend de la situation » au lieu de répondre « il y a seulement une façon de faire ».

Nous ne voulons pas insinuer par là qu’une approche improvisée sous l’inspiration du moment constitue une méthode acceptable pour mener des activités et exploiter des navires en mer, car c’est loin d’être vrai. Celui qui improvise ne survit pas longtemps en mer tout comme la personne qui respecte aveuglément les règles et méthodes uniformisées qui peuvent être rejetées au même titre, puisque la vie et le travail en mer peuvent rarement être fondés sur des scénarios de risques se déroulant de manière prévisible. Le marin professionnel et prudent fonde ses décisions sur ses connaissances livresques et théoriques, son apprentissage par expérience et sur une observation étroite des enjeux et des conditions qui règnent. Cette notion décrit non seulement les facultés d’observation accrues qui découlent d’années passées en mer, le réflexe observations et réaction qui en découle, mais aussi le sixième sens, soit le sentiment éprouvé sur l’eau, acquis par le marin qui a pris des risques et vécu des moments de danger extrême. Il confère le sentiment de confiance requis pour assumer les risques sans craintes mais aussi le sentiment profond du moment où il faut savoir quand il faut reculer devant le danger. Cependant, cette intuition ne saurait fournir de réponse facile lorsque la situation commande une action pouvant dépasser le champ d’expérience d’une personne ou d’un équipage. Il s’agit là d’une facette particulière de la vie en mer où l’environnement, c’est-à-dire la mer elle-même, représente presque invariablement une source de danger importante et dynamique qu’on ne peut se permettre de négliger.

Une promenade sur le bord d’un quai ou d’une jetée dans un port achalandé comporte des risques, particulièrement pour ceux qui sont trop inexpérimentés pour comprendre dans quelle position ils se trouvent. La vie en mer exige non seulement une grande compréhension des facteurs en jeu mais elle oblige aussi les navigants à éprouver un certain plaisir ou du moins à acquérir une certaine accoutumance ou un certain confort en présence de dangers qui mettent en jeu leur vie à tout moment de toute journée passée en mer. Pour le non initié habitué uniquement à la vie à terre, il s’agit là d’un concept étrange souvent difficile à imaginer. L’acceptation des risques va à l’encontre des tendances et des normes sociétales actuelles fondées sur la théorie de la prévention et de l’évitement des risques. C’est ce qui fait en sorte que la vie en mer est si particulière et que les personnes qui décident volontairement d’affronter ces risques, soit en vertu de leur profession, soit aux fins de loisir ou de commerce, sont des personnes au tempérament bien particulier.

Souvent les risques sont assumés en toute connaissance de cause, parfois même volontairement, mais ils ne devraient jamais être pris à la légère. Toute analyse professionnelle du risque devrait être fondée sur une bonne compréhension de la justification du risque assumé, du talent et de l’expérience sur lesquels on peut compter pour affronter la situation de risque et l’atténuer; cette analyse devrait aussi s’appuyer sur une pondération non écrite mais du moins raisonnée entre les risques encourus et les avantages éventuels à en retirer. Les marins ont un adage concernant le risque : si vous ne prenez jamais de risques quand vous en avez le choix, comment allez-vous savoir si vous pouvez affronter le risque quand vous n’aurez pas le choix? Peu importe s’il s’agit de risques calculés, la différence entre un comportement professionnel et un comportement téméraire peut représenter une zone grise, surtout aux yeux de personnes qui connaissent moins bien les pratiques en mer.

9 Il est reconnu que les événements impliquant des décisions urgentes de vie et de mort amènent souvent les personnes visées à percevoir les événements avec des « œillères ». Il s’agit là d’une réaction physiologique normale lorsqu’une personne doit affronter des événements hors de l’ordinaire.
10 Un élément clé de chaque entrevue menée avec les témoins consistait à déterminer le niveau de fidélité des souvenirs des témoins. La fidélité de leurs souvenirs variait grandement. Les témoins étaient sincères dans leurs réponses et ils s’efforçaient de fournir des détails quant à leur compréhension globale des événements en précisant qu’il s’agissait soit de souvenirs soit « d’impressions ».

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